Skip to main content

Full text of "Le colporteur"

See other formats


LE 


COLPORTEUR 


ŒUVRES    DE   GUY    DE    MAUPASSANT 


Collection  à  3  fr.   50  le  vol. 


ROMANS 

Bel-Ami.   Ijlition  illu^lree I   vol. 

Pierre  et  Jean I  vol. 

Fort  comme  la  Mort 1  vol. 

Notre  Cœur 1  vol. 

Une  Vie 1   vol. 

Mont-Oriol 1  vol. 

NOUVELLES 

La  Maison  Tellier.    Kdilion  illnslrée I  vol 

Clair  de  Lune I  vol 

Le  Horla , 1  vol 

La  Main  Gauche 1  vol 

Monsieur  Parent I  vol 

Les  Sœurs  Rondoli \ I  vol 

Mademoiselle  Fifi 1  vol 

Miss  Hariet I   vol 

Yvette 1  vol 

La  Petite  Roque 1  vol 

Contes  de  la  Bécasse 1  vol 

L'Inutile  Beauté I   vol 

Le  Père  Milon 1  \ol 

VOYAGES 

La  Vie  Errante  (avec  une   coiiverlnrc   illnslrée 

|)ar  liinii 1    vol. 

Au  Soleil I   vol. 

Sur  l'Eau 1  vol. 

THÉÂTRE 

Musotte    en  rollnhoration  avec  Jachcks  Noumam))  1  vol. 

La  Paix  du  Ménage 1  vol. 

Histoire  du  Vieux  Temps 1  vol. 

POÉSIE 

Des  Vers,  avec  un  portrait  de  Gi  v  he  .Maui-assant 

gravé  ;i  l'eau-forLe   par  Lie  \\\t .•  .    .  1   vol. 


Tous  droits  de  Iraduclion  et  de  reprodiiclion  réservé.s 
pour  tous  les  pays,  y  compris  la  Suède,  ia  .Norvège,  la  Hol- 
lande et  le  Danemark. 

S'adresser,  pour  traiter,  à  la  librairie  Paii.  Ollexooufk, 
50.  Chaussée  d'Antin,  Paris. 


GUY   DE   MAUPASSANT 


Le 


Colporteur 


PARIS 

SOCIÉTÉ  D'EDITIONS  LITTERAIRES  ET  ARTlSTlÛ 

LIBRAIRIE  PAUL  OLLENDORFF 

50,    CHAUSSÉE   d'aNTIN,    50 

I  900 
Tous  droits  réservés. 


I^OO 


II.     A  i:  1  K     TIR1-:     A     PART 

,   exemplaires  sur  papier  Ju  Japon  numérotés  de  :  à  5 

J  ■)           —  —       Je  Cliine         —          Je  6  à  20 

-'■^>'          —  —       Je  Hollande    —          Je  2 1  à  120 


LE  COLPORTEUR 


Combien  de  courts  souvenirs,  de  petites 
choses,  de  rencontres,  d'humbles  drames 
aperçus,  devinés,  soupçonnés  sont,  pour 
notre  esprit  jeune  et  ignorant  encore,  des 
espèces  de  fils  qui  le  conduisent  peu  à  peu 
vers  la  connaissance  de  la  désolante  vérité. 

A  tout  instant,  quand  je  retourne  en  ar- 
rière pendant  les  longues  songeries  vaga- 
bondes qui  me  distraient  sur  les  routes  oii 
je  liane,  au  hasard,  l'âme  envolée,  je 
retrouve  tout  à  coup  de  petits  faits  anciens, 
gais    ou   sinistres    qui  partent   devant   ma 


2  LE  COLPORTEUR 

rêverie  comme  devant  mes  pas  les  oiseaux 
des  buissons. 

J'errais  cet  été  sur  un  chemin  savoyard 
qui  domine  la  rive  droite  du  lac  du  Bour- 
get,  et  le  regard  flottant  sur  cette  masse 
d'eau  miroitante  et  bleue  d'un  bleu  unique, 
pâle,  enduit  de  lueurs  glissantes  par  le 
soleil  déclinant,  je  sentais  en  mon  cœur 
remuer  cette  tendresse  que  j'ai  depuis  l'en- 
fance pour  la  surface  des  lacs,  des  fleuves - 
et  de  la  mer.  Sur  l'autre  bord  de  la  vaste 
plaque  liquide,  si  étendue  qu'on  n'en  voyait 
point  les  bouts,  l'un  se  perdant  vers  le 
Uhône  et  l'autre  vers  le  Bourget,  s'élevait 
la  haute  montagne  dentelée  comme  une 
crôte  jusqu'à  la  dernière  cime  de  la  Dent- 
du-Chal.  Des  deux  cotés  de  la  route  des 
vignes  courant  d'arbre  en  arbre  étoufl'aient 
sous  leurs  feuilles  les  branches  frêles  de 
leurs  soutiens  et  elles  se  développaient  en 


LE  COLPORTEUR  3 

guirlandes  à  travers  les  champs,  en  guir- 
landes vertes,  jaunes  et  rouges,  festonnant 
d'un  tronc  à  l'autre  et  tachées  de  grappes 
(Je  raisin  noir. 

La  route  était  déserte,  blanche  et  pou- 
dreuse. Tout  à  coup  un  homme  sortit  du 
bosquet  de  grands  arbres  qui  enferme  le 
village  de  Saint-Innocent,  et  pliant  sous  un 
fardeau,  il  venait  vers  moi  appuyé  sur  une 
canne. 

Quand  il  fut  plus  près  je  reconnus  que 
c'était  un  colporteur,  un  de  ces  marchands 
ambulants  qui  vendent  par  les  campagnes, 
de  porte  en  porte,  de  petits  objets  à  bon 
marché,  et  voilà  que  surgit  dans  ma  pensée 
un  très  ancien  souvenir,  presque  rien, 
celui  d'une  rencontre  faite  une  nuit,  entre 
Argenteuil  et  Paris,  alors  que  j'avais  vingt- 
cinq  ans. 

Tout  le  bonheur  de  ma  vie,  à  cette  épo- 


4  LE  COLPORTEUR 

que,  consistait  à  canoter.  J'avais  une 
chambre  chez  un  gargotier  d'Argenteuil  et,  ' 
chaque  soir,  je  prenais  le  train  des  bureau- 
crates, ce  long  train,  lent,  qui  va,  déposant, 
de  gare  en  gare,  une  foule  d'hommes  à 
petits  paquets,  bedonnants  et  lourds,  car 
ils  ne  marchent  guère,  et  mal  culottés,  car 
la  chaise  administrative  déforme  les  panta- 
lons. Ce  train,  où  je  croyais  retrouver  une 
odeur  de  bureau,  de  cartons  verts  et  de 
papiers  classés,  me  déposait  à  Argenteuil. 
Ma  yole  m'attendait,  toute  prête  à  courir 
sur  l'eau.  Et  j'allais  dîner  à  grands  coups 
d'aviron,  soit  à  Bezons,  soit  à  Chatou,  soit 
à  Epinay,  soit  à  Saint-Ouen.  Puis  je  ren- 
trais, je  remisais  mon  bateau  et  je  repartais 
pour  Paris  à  pied,  quand  j'avais  la  lune  sur 
kl  tète. 

Donc,   une  nuit   sur    la    route  blanche, 
j'aperçus     devant    moi     un     homme     qui 


LE  COLPORTEUR  5 

marchait,  Ohl  presque  chaque  fois  j'en 
rencontrais  de  ces  voyageurs  de  nuit  de 
la  banlieue  parisienne  que  redoutent  tant 
les  bourgeois  attardés.  Cet  homme  allait 
devant  moi  lentement  sous  un  lourd  far- 
deau. 

J'arrivais  droit  sur  lui,  d'un  pas  très 
rapide  qui  sonnait  sur  la  route.  Il  s'arrêta, 
se  retourna;  puis,  comme  j'approchais  tou- 
jours, il  traversa  la  chaussée,  gagnant 
l'autre  bord  du  chemin. 

Alors  que  je  le  dépassais  vivement,  il  me 
cria  : 

—  Hé,  bonsoir,  monsieur. 
Je  répondis  : 

—  Bonsoir,  compagnon. 
Il  reprit  : 

—  Vous  allez  loin  comme  ça  ? 
— -  Je  vais  à  Paris. 

—  Vous  ne  serez  pas  long,  vous  marchez 


0  LE  COLPORTEUR 

bien.  Moi,  j'ai  le  dos  trop  chargé  pour 
aller  vite. 

J'avais  ralenti  le  pas. 

Pourquoi  cet  homme  me  parlait-il  ?  Que 
transportait-il  dans  ce  gros  paquet  ?  De 
vagues  soupçons  de  crime  me  frôlèrent  Tes- 
prit  et  me  rendirent  curieux.  Les  faits  divers 
des  journaux  en  racontent  tant,  chaque 
matin,  accomplis  dans  cet  endroit  même, 
la  presqu'île  de  Gennevilliers,  que  quel- 
ques-uns devaient  être  vrais.  On  n'invente 
pas  ainsi,  rien  que  pour  amuser  les  lecteurs, 
toute  cette  litanie  d'arrestations  et  de  mé- 
faits variés  dont  sont  pleines  les  colonnes 
confiées  aux  reporters. 

Pourtant  la  voix  de  cet  homme  semblait 
plutôt  craintive  que  hardie,  et  son  allure 
avait  été  jusque-là  bien  plus  prudente 
qu'agressive. 

Je  lui  demandai  à  mon  tour  : 


LE  COLPORTEUR  7 

—  Vous  allez  loin,  vous  ? 

—  Pas  plus  loin  qu'Asnières. 

—  C'est  votre  pays  Asnières  ? 

—  Oui,  monsieur,  je  suis  colporteur  de 
profession  et  j'habite  Asnières. 

Il  avait  quitté  la  contre-allée,  où  chemi- 
nent dans  le  jour  les  piétons,  à  l'ombre  des 
arbres,  et  il  se  rapprochait  du  miheu  de  la 
route.  J'en  fis  autant.  Nous  nous  regar- 
dions toujours  d'un  œil  suspect,  tenant 
nos  cannes  dans  nos  mains.  Quand  je 
fus  assez  près  de  lui,  je  me  rassurai  tout 
à  fait.  Lui  aussi,  sans  doute,  car  il  me  de- 
manda : 

—  Ça  ne  vous  ferait  rien  d'aller  un  peu 
moins  vite  ? 

—  Pourquoi  ça  ? 

—  Parce  que  je  n'aime  pas  cette  route-là 
dans  la  nuit.  J'ai  des  marchandises  sur  le 
dos,    moi  ;  et  c'est  toujours  mieux   d'être 


8  LE  COLPORTEUR 

deux  qu'un.  On  n'attaque  pas  souvent  deux 
hommes  qui  sont  ensemble. 

Je  sentis  qu'il  disait  vrai  et  qu'il  avait 
peur.  Je  me  prêtai  donc  a  son  désir,  et  nous 
voilà  marchant  cote  à  cote,  cet  inconnu  et 
moi,  à  une  heure  du  matin,  sur  le  chemin 
qui  va  d'Argenteuil  à  Asnières. 

—  Gomment  rentrez-vous  si  tard,  ayant 
des  risques  à  courir,  demandai-je  à  mon 
voisin  ? 

Il  me  conta  son  histoire. 

11  ne  pensait  pas  rentrer  ce  soir-là,  ayant 
emporté  sur  son  dos,  le  matin  même,  de  la 
pacotille  pour  trois  ou  quatre  jours. 

Mais  la  vente  avait  été  fort  bonne,  si 
bonne  qu'il  se  vit  contraint  de  retourner 
chez  lui  tout  de  suite  afin  de  livrer  le  len- 
demain beaucoup  de  choses  achetées  sur 
parole. 

Il  expliqua,  avec  une  vraie  satisfaction, 


LE  COLPORTEUR  *' 

qu'il  faisait  fort  bien  l'article,  ayant  une  dis- 
position particulière  pour  (dire  les  choses , 
et  que  ce  qu'il  montrait  de  ses  bibelots  lui 
servait  surtout  à  placer,  en  bavardant,  ce 
qu'il  ne  pouvait  emporter  facilement. 
Il  ajouta  : 

—  .l'ai  une  boutique  à  Asnières.  C'est 
ma  femme  qui  la  tient. 

—  Ah  1  vous  êtes  marié  ? 

—  Oui,  m'sieu,  depuis  quinze  mois.  J'en 
ai  trouvé  une  gentille  de  femme.  Elle  va 
être  surprise  de  me  voir  revenir  cette 
nuit. 

11  me  conta  son  mariage.  11  voulait  cette 
fillette  depuis  deux  ans,  mais  elle  avait  mis 
du  temps  à  se  décider. 

Elle  tenait  depuis  son  enfance  une  petite 
boutique  au  coin  d'une  rue,  ou  elle  vendait 
de  tout  :  des  rubans,  des  fleurs  en  été  et 
principalement  des  boucles  de  bottines  très 


10  LE  GOLPORTEUll 

jolies,  et  plusieurs  autres  bibelots  dont  elle 
avait  la  spécialité,  par  faveur  d'un  fabricant. 
On  la  connaissait  bien  dans  Asnières,  la 
Bleuette.  On  l'appelait  ainsi  parce  qu'elle 
portait  souvent  des  robes  bleues.  Et  elle 
gagnait  de  l'argent,  étant  fort  adroite  à  tout 
ce  qu'elle  faisait.  Elle  lui  semblait  malade 
en  ce  moment.  Il  la  croyait  grosse,  mais  il 
n'en  était  pas  sûr.  Leur  commerce  allait 
bien  ;  et  il  voyageait  surtout,  lui,  pour 
montrer  des  échantillons  à  tous  les  petits 
commerçants  des  localités  voisines  ;  il  deve- 
nait une  espèce  de  commissionnaire  voya- 
geur pour  certains  industriels,  et  il  travaillait 
en  même  temps  pour  eux  et  pour  lui- 
même. 

—  Et  vous,  qu'est-ce  que  vous  êtes?  dit- 
il. 

Je  fis  des  embarras.  Je  racontai  que  je 
possédais  à  Argenteuil   un  bateau  à  voiles 


LE   COLPORTEUR  11 

et  deux  yoles  de  course.  Je  venais  m'exercer 
tous  les  soirs  à  l'aviron,  et  aimant  l'exer- 
cice, je  revenais  quelquefois  à  Paris,  oii 
j'avais  une  profession  que  je  laissai  deviner 
lucrative. 
Il  reprit  : 

—  Gristi,  si  j'avais  des  monacos  comme 
vous,  c'est  moi  qui  ne  m'amuserais  pas  à 
courir  les  routes  comme  ça  la  nuit.  Ça  n'est 
pas  sûr  par  ici . 

Il  me  regardait  de  côté  et  je  me  deman- 
dais  si  ce  n'était  pas  tout  de  même  un  mal- 
faiteur très  malin  qui  ne  voulait  pas  courir 
de  risque  inutile. 

Puis  il  me  rassura  en  murmurant  : 

—  Un  peu  moins  vite,  s'il  vous  plaît. 
C'est  lourd,  mon  paquet. 

Les  premières  maisons  d'Asnières  appa- 
raissaient. 

—  Me  voilà  presque  arrivé,   dit-il,  nous 


12  LE  COLPORTEUR 

ne  couchons  pas  à  la  boutique  :  elle  est 
gardée  la  nuit  par  un  chien,  mais  un  chien 
qui  vaut  quatre  hommes.  Et  puis  les  loge- 
ments sont  trop  chers  dans  le  cœur  de  la 
ville.  Mais  écoutez-moi,  monsieur,  vous 
m'avez  rendu  un  fier  service,  car  je  n'ai 
pas  le  cœur  tranquille,  moi,  sur  les  routes 
avec  mon  sac.  Eh  bien,  vrai,  vous  allez 
monter  chez  moi  boire  un  vin  chaud  avec 
ma  femme,  si  elle  se  réveille,  car  elle  a  le 
sommeil  dur,  et  elle  n'aime  pas  ça,  qu'on  la 
réveille.  Puis,  sans  mon  sac  je  ne  crains 
plus  rien,  je  vous  reconduis  aux  portes  de 
la  ville  avec  mon  gourdin. 

Je  refusai,  il  insista,  je  m'obstinai,  il 
s'acharna  avec  une  telle  peine,  un  tel  dé- 
sespoir sincère,  une  telle  expression  de 
regret,  car  il  ne  s'exprimait  pas  mal,  me 
demandant  d'un  air  blessé  «  si  c'était  que 
je  ne  voulais   pas   boire   avec   un  homme 


LE  COLPORTEUR  13 

comme  lui  »,  que  je  finis  par  céder  et  le 
suivis  par  un  chemin  désert  vers  une  de  ces 
grandes  maisons  délabrées  qui  forment  la 
banlieue  des  banlieues. 

Devant  ce  logis  j'hésitai.  Cette  haute 
baraque  de  plâtre  avait  l'air  d'un  repaire 
de  vagabonds,  d'une  caserne  de  brigands 
suburbains.  Mais  il  me  fit  passer  le  pre- 
niier  en  poussant  la  porte  qui  n'était  point 
fermée.  Il  me  pilota  par  les  épaules,  dans 
une  obscurité  profonde,  vers  un  escalier  que 
je  cherchais  des  pieds  et  des  mains,  avec  la 
peur  légitime  de  tomber  dans  un  trou  de  cave. 

Quand  j'eus  rencontré  la  première  mar- 
che, il  me  dit  :  «  Montez,  c'est  au  sixième.  » 

En  fouillant  dans  ma  poche,  j'y  découvris 
une  boite  d'allumettes-bougies,  et  j'éclairai 
cette  ascension.  Il  me  suivait  en  soufflant 
sous  son  sac,  répétant  :  «  C'est  haut  !  c'est 
haut!  » 


14  LE  COLPORTEUR 

Quand  nous  fûmes  au  sommet  de  la 
maison,  il  chercha  sa  clef,  attachée  avec 
une  ficelle  dans  Tintérieup  de  son  vête- 
ment, puis  il  ouvrit  sa  porte  et  me  fit  en- 
trer. 

C'était  une  chambre  peinte  à  la  chaux, 
avec  une  table  au  milieu,  six  chaises  et  une 
armoire  de  cuisine  contre  les  murs. 

—  Je  vais  réveiller  ma  femme,  dit-il, 
puis  je  descendrai  à  la  cave  chercher  du  vin  ; 
il  ne  se  garde  pas  ici. 

11  s'approcha  d'une  des  deux  portes  qui 
donnaient  dans  cette  première  pièce  et  il 
appela  :  «  Bluette  !  Bluette  I  »  Bluette  ne 
répondit  pas.  Il  cria  plus  fort  :  «  Bluette  ! 
Bluette  !  »  Puis,  tapant  sur  la  planche  à 
coups  de  poing,  il  murmura  :  «  Te  réveil- 
leras-tu, nom  d'un  nom  !  >> 

11  attendit,  colla  son  oreille  à  la  serrure 
et  reprit, calme  :  «Bah  !  faut  la  laisser  dor- 


LE  COLPORTEUR  lo 

mir  si  elle  dort.  Je  vas  chercher  le  vin, 
attendez-moi  deux  minutes.  » 

Il  sortit.  Je  m'assis  résigné. 

Qu'étais-je  venu  faire  là?  Soudain,  je 
tressailhs.  Car  on  parlait  bas,  on  remuait 
doucement,  presque  sans  bruit,  dans  la 
chambre  de  la  femme . 

Diable  I  N'étais-je  pas  tombé  dans  un 
guet-apens  ?  Gomment  ne  s'était-elle  pas 
réveillée,  cette  Bluette,  au  bruit  qu'avait  fait 
son  inari,  aux  coups  qu'il  avait  frappés  sur 
la  porte?  N'était-ce  pas  un  signal  pour  dire 
aux  complices  :  —  «  Il  y  a  un  pante  dans 
la  boîte.  Je  vas  garder  la  sortie.  Affaire  à 
vous.  »  Certes,  on  s'agitait  de  plus  en  plus, 
on  toucha  la  serrure  ;  on  fit  tourner  la  clef. 
Mon  cœur  battait.  Je  me  reculai  jusqu'au 
fond  de  l'appartement  en  me  disant  :  «  Al- 
lons défendons-nous  !  »  et  saisissant  une 
chaise  de  bois  à  deux  mains  par  le  dos- 


16  LE  COLPORTEUR 

sier,  je  me  préparai  à  une  lulte  éner- 
gique. 

Laporte  s'entr'ouvrit,  une  main  parut  qui 
la  maintenait  entre-bàillée,  puis  une  fête, 
une  tête  d'homme  coiffée  d'un  chapeau  de 
feutre  rond  se  glissa  entre  le  battant  et  le 
mur,  et  je  vis  deux  yeux  qui  mei'egardaient. 
Puis,  si  vite  que  je  n'eus  pas  le  temps  de 
faire  un  mouvement  de  défense;  l'individu, 
le  malfaiteur  présumé,  un  grand  gars,  nu- 
pieds,  vêtu  à  la  hâte,  sans  cravate,  ses  sou- 
liers à  la  main,  un  beau  gars,  ma  foi,  un 
demi-monsieur,  bondit  vers  la  sortie  et  dis- 
parut dans  l'escalier. 

Je  me  rassis,  l'aventure  devenait  anm- 
sanle.  Et  j'attendis  le  mari  qui  fut .  long- 
temps à  trouver  son  vin.  Je. l'entendis  enlin 
qui  montait  l'escalier  et  le  bruit  de  ses  pas 
me  fit  rire,  d'un  de  ces  rires  solitaires  qui 
sont  si  durs  à  comprimer. 


LE  COLPORTEUR  1~ 

Il  entra,  portant  deux  bouteilles,  puis  me 
demanda  : 

—  Ma  femme  dort  toujours.  Vous  ne  l'a- 
vez pas  entendue  remuer  ? 

Je  devinai  l'oreille  collée  contre  la  porte, 
et  je  dis  : 

—  Non,  pas  du  tout. 
Il  appela  de  nouveau  : 

—  Pauline. 

Elle  ne  répondit  rien,  ne  remua  pas.  Il 
revint  à  moi,  s'expliquant  : 

—  Voyez-vous,  c'est  qu'elle  n'aime  pas 
ça  quand  je  reviens  dans  la  nuit  boire  un 
coup  avec  un  ami. 

—  Alors,  vous  croyez  qu'elle  ne  dort 
pas  ? 

■ —  Pour  sûr,  qu'elle  ne  dort  plus. 
Il  avait  l'air  mécontent. 

—  Eh  bien  !  trinquons,  dit-il. 

Et  il  manifesta  tout   de  suite  l'intention 


IH  LE   COLPORTEUR 

de   vider  les   deux  bouteilles.    Tune  après 
l'autre,  là,  tout  doucement. 

Je  fus  énergique,  cette  fois.  Je  bus  un 
verre,  puis  je  me  levai.  Il  ne  parlait  plus 
de  m'accompagner,  et  regardant  avec  un 
air  dur,  un  air  d'homme  du  peuple  fâché, 
un  air  de  brute  en  qui  la  violence  dort,  la 
porte  de  sa  femme,  il  murmura  : 

—  Faudra  bien  qu'elle  ouvre  quand  vous 
serez  parti. 

Je  le  contemplais,  ce  poltron  devenu  fu- 
rieux sans  savoir  pourquoi,  peut-être  par 
un  obscur  pressentiment,  un  instinct  de 
mâle  trompé  qui  n'aime  pas  les  portes  fer- 
mées. Il  m'avait  parlé  d'elle  avec  ten- 
dresse; maintenant  il  allait  la  battre  assuré- 
ment. 

Il  cria  encore  une  fois  en  secouant  la 
serrure  : 

—  Pauline  ! 


LE  COLPORTEUR  19 

Une  voix  qui  semblait  s'éveiller,  répondit 
derrière  la  cloison  : 

—  Hein,  quoi? 

-r-  Tu  m'as  pas  entendu  rentrer  ? 

—  Non,  je  dormais,  fiche-moi  la  paix. 
•     —  Ouvre  ta  porte. 

—  Quand  tu  seras  seul.  J'aime  pas  que 
tu  amènes  des  hommes  pour  boire  dans  la 
maison  la  nuit. 

Alors  je  m'en  allai,  trébuchant  dans 
l'escalier,  comme  l'autre  était  parti,  dont 
je  fus  le  comphce.  Et  en  me  remettant  en 
route  vers  Paris,  je  songeai  que  je  venais 
de  voir  dans  ce  taudis  une  scène  de  l'éter- 
nel drame  qui  se  joue  tous  les  jours,  sous 
toutes  les  formes,  dans  tous  les  mondes. 


AUPRES  D'UN  MORT 


Il  s'en  allait  mourant,  comme  meurent 
les  poitrinaires.  Je  le  voyais  chaque  jour 
s'asseoir,  vers  deux  heures,  sous  les  fenê- 
tres de  l'hôtel,  en  face  de  la  mer  tranquille, 
sur  un  banc  de  la  promenade.  Il  restait 
quelque  temps  immobile  dans  la  chaleur  du 
soleil,  contemplant  d'un  œil  morne  la  Médi- 
terranée. Parfois  il  jetait  un  regard  sur  la 
haute  montagne  aux  sommets  vaporeux, 
qui  enferme  Menton  ;  puis  il  croisait,  d'un 
mouvement  très  lent,  ses  longues  jambes, 
si   maigres   qu'elles    semblaient    deux    os, 


!2  AUPRES  D'UN  MORT 

lutour  desquels  lloltait  le  drap  du  pantalon, 
it  il  ouvrait  un  livre,  toujours  le  môme. 

Alors  il  ne  remuait  plus,  il  lisait,  il  lisait 
le  Toeil  et  de  la  pensée  ;  tout  son  pauvre 
corps  expirant  semblait  lire,  toute  son  âme 
s'enfonçait,  se  perdait,  disparaissait  dans 
ce  livre  jusqu'à  l'heure  où  l'air  rafraîchi  le 
faisait  un  peu  tousser.  Alors  il  se  levait  et 
[•entrait. 

C'était  un  grand  Allemand  à  barbe 
blonde,  (]ui  déjeunait  et  dînait  dans  sa 
chambre,  et  ne  parlait  à  personne. 

Une  vague  curiosité  m'attira  vers  lui.  Je 
m'assis  un  jour  à  son  coté,  ayant  pris  aussi, 
pour  me  donner  une  contenance,  un  volume 
des  poésies  de  Musset. 

Et  je  me  mis  à  parcourir  llo/Ut. 

Mon  voisin  me  dit  tout  à  coup,  en  bon 
français  : 

—  Savez-vous  l'allemand,  monsieur? 


AUPRÈS    D'UN  MORT       •  23 

—  Nullement,  monsieur, 

—  Je  le  regrette.  Puisque  le  hasard  nous 
met  cote  à  côte,  je  vous  aurais  prêté,  je 
vous  aurais  fait  voir  une  chose  inestimable  : 
ce  hyre  que  je  tiens  là. 

—  Qu'est-ce  donc? 

—  C'est  un  exemplaire  de  mon  maître 
Schopenhauer,  annoté  de  sa  main.  Toutes 
les  marges,  comme  vous  le  voyez,  sont 
couvertes  de  son  écriture. 

Je  pris  le  livre  avec  respect  et  je  con- 
templai ces  formes  incompréhensibles  pour 
moi,  mais  qui  révélaient  l'immortelle  pensée 
du  plus  grand  saccageur  de  rêves  qui  ait 
passé  sur  la  terre. 

Et  les  vers  de  Musset  éclatèrent  dans  ma 
mémoire  : 

Dors-tu  coulent,  Voltaire,  et  ton  hideux  sourii'o 
Voltiee-t-il  encor  sur  tes  os  décharnés? 


24  AUPRES   DLW  MORT 

Et  je  comparais  involontairemenf  le  sar- 
casme enfantin,  le  sarcasme  religieux  de 
Voltaire  à  l'irrésistible  ironie  du  philosophe 
allemand  dont  l'influence  est  désormais 
inefl'açable. 

Qu'on  proteste  et  qu'on  se  fâche,  qu'on 
s'indigne  ou  qu'on  s'exalte,  Schopenhauer 
a  marqué  l'humanité  du  sceau  de  son 
dédain  et  de  son  désenchantement. 

Jouisseur  désabusé,  il  a  renversé  les 
croyances,  les  espoirs,  les  poésies,  les  chi- 
mères, détruit  les  aspirations,  ravagé  la 
confiance  des  âmes,  tué  l'amour,  abattu  le 
culte  idéal  de  la  femme,  crevé  les  illusions 
des  cœurs,  accompli  la  plus  gigantesque 
besogne  de  sceptique  qui  ait  jamais  été 
faite.  11  a  tout  traversé  de  sa  moquerie,  et 
tout  vidé.  Et  aujourd'hui  même,  ceux  qui 
l'exècrent  semblent  porter,  malgré  eux,  en 
leurs  esprits,  des  parcelles  de  sa  pensée. 


AUPRES   D'UN  MORT  :;:« 

—  Vous  avez  donc  connu  particulière- 
ment Schopenhauer  ?    dis-je  à  T Allemand. 

Il  sourit  tristement. 

—  Jusqu'à  sa  mort,  monsieur. 

Et  il  me  parla  de  lui,  il  me  raconta  l'im- 
pression presque  surnaturelle  que  faisait  cet 
être  étrange  à  tous  ceux  qui  l'approchaient. 

11  me  dit  l'entrevue  du  vieux  démolis- 
seur avec  un  politicien  français,  républi- 
cain doctrinaire,  qui  voulut  voir  cet  homme 
et  le  trouva  dans  une  brasserie  tumultueuse, 
assis  au  milieu  de  disciples,  sec,  ridé,  riant 
d'un  inoubliable  rire,  mordant  et  déchirant 
les  idées  et  les  croyances  d'une  seule  parole, 
comme  un  chien  d'un  coup  de  dents  déchire 
les  tissus  avec  lesquels  il  joue. 

Il  me  répéta  le  mot  de  ce  Français,  s'en 
■    allant  effaré,  épouvanté  et  s'écriant  : 

»<  J'ai  cru  passer  une  heure  avec  le 
diable.  » 


26  AUPRÈS   D'UN  MORT 

Puis  il  ajouta  : 

—  Il  avait  en  effet,  monsieur,  un  effrayant 
sourire  qui  nous  fit  peur,  même  après  sa 
mort.  C'est  une  anecdote  presque  inconnue 
que  je  peux  vous  conter  si  elle  vous  inté- 
resse. 


Et  il  commença,  d'une  voix  fatiguée,  que 
des  quintes  de  toux  interrompaient  par 
moments  : 

—  Schopenhauer  venait  de  mourir,  et  il 
fut  décidé  que  nous  le  veillerions  tour  à  tour, 
deux  par  deux,  jusqu'au  matin. 

Il  était  couché  dans  une  grande  chambre 
très  simple,  vaste  et  sombre.  Deux  bougies 
brûlaient  sur  la  table  de  nuit. 

C'est  à  minuit  que  je  pris  la  garde,  avec 
un  de  nos  camarades.  Les  deux  amis  que 


AUPRÈS  D'UN  MORT  21 

nous  remplacions  sortirent,  et  nous  vînmes 
nous  asseoir  au  pied  du  lit. 

La  figure  n'était  point  changée.  Elle  riait. 
Ce  pli  que  nous  connaissions  si  bien  se 
creusait  aux  coins  des  lèvres,  et  il  nous 
semblait  quïl  allait  ouvrir  les  yeux,  remuer, 
parler.  Sa  pensée  ou  plutôt  ses  pensées  nous 
enveloppaient  ;  nous  nous  sentions  plus  que 
jamais  dans  l'amosphère  de  son  génie,  en- 
vahis, possédés  par  lui.  Sa  domination  nous 
semblait  même  plus  souveraine  maintenant 
qu'il  était  mort.  Ln  mystère  se  mêlait  à  la 
puissance  de  cet  incomparable  esprit. 

Le  corps  de  ces  hommes-là  disparaît,  mais 
ils  restent,  eux;  et,  dans  la  nuit  qui  suit 
l'arrêt  de  leur  cœur,  je  vous  assure,  mon- 
sieur, qu'ils  sont  effrayants. 

Et,  tout  bas,  nous  parlions  de  lui,  nous 
rappelant  des  paroles,  des  formules,  ces 
surprenantes    maximes    qui   semblent  des 


■2>^  AUPRES  D'UN  MORT 

lumières  jetées,  par  quelques  mots,  dans  les 
ténèbres  de  la  Vie  inconnue.     . 

—  Il  me  semble  qu'il  va  parler,  dit  mon 
camarade.  Et  nous  regardions,  avec  une 
inquiétude  touchant  à  la  peur,  le  visage  im- 
mobile et  riant  toujours. 

Peu  à  peu  nous  nous  sentions  mal  à  Taise, 
oppressés,  défaillants.  Je  balbutiai  : 

—  Je  ne  sais  pas  ce  que  j'ai,  mais  je  t'as- 
sure que  je  suis  malade. 

Et  nous  nous  aperçûmes  alors  que  le 
cadavre  sentait  mauvais. 

Alors  mon  compagnon  me  proposa  de 
passer  dans  la  chambre  voisine,  en  laissant 
la  porte  ouverte  ;  et  j'acceptai. 

Je  pris  une  des  bougies  qui  brûlaient  sur 
la  table  de  nuit  et  je  laissai  la  seconde,  et 
nous  allâmes  nous  asseoir  à  l'autre  bout  de 
l'autre  pièce,  de  façon  à  voir  de  notre  place 
le  lit  et  le  mort,  en  pleine  lumière. 


AUPRÈS   DUN   MORT  29 

Mais  il  nous  obsédait  toujours;  on  eût 
dit  que  son  être  immatériel,  dégagé,  libre, 
tout-puissant  et  dominateur,  rôdait  autour 
de  nous.  Et  parfois  aussi  l'odeur  infâme  du 
corps  décomposé  nous  arrivait,  nous  péné- 
trait, écœurante  et  vague. 

Tout  à  coup,  un  frisson  nous  passa  dans 
les  os  :  un  bruit,  un  petit  bruit  était  venu 
de  la  chambre  du  mort.  Nos  regards  furent 
aussitôt  sur  lui,  et  nous  vîmes,  oui,  mon- 
sieur, nous  vîmes  parfaitement,  l'un  et 
l'autre,  quelque  chose  de  blanc  courir  sur 
le  lit,  tomber  à  terre  sur  le  tapis,  et  dis- 
paraître sous  un  fauteuil. 

Nous  fûmes  debout  avant  d'avoir  eu  le 
temps  de  penser  à  rien,  fous  d'une  terreur 
stupide,  prêts  à  fuir.  Puis  nous  nous  som- 
mes regardés.  Nous  étions  horriblement 
pâles.  Nos  cœurs  battaient  à  soulever  le 
drap  de  nos  habits.  Je  parlai  le  premier. 


30  AUPRÈS  D'UN  MORT 

—  Tu  as  vu?... 

—  Oui,  j'ai  vu, 

—  Est-ce  qu'il  n'est  pas  mort  ? 

—  Mais  puisqu'il  entre  en  putréfaction  ? 

—  Qu'allons-nous  faire? 

Mon  compagnon  prononça  en  hésitant  : 

—  11  faut  aller  voir. 

Je  pris  notre  bougie,  et  j'entrai  le  pre- 
mier,  fouillant  de  l'œil  toute  la  grande  pièce 
aux  coins  noirs.  Rien  ne  remuait  plus;  et 
je  m'approchai  du  lit.  Mais  je  demeurai 
saisi  de  stupeur  et  d'épouvante  :  Schopen- 
hauer  ne  riait  plus  !  Il  grimaçait  d'une  hor- 
rible façon,  la  bouche  serrée,  les  joues 
creusées  profondément.  Je  balbutiai  : 

—  Il  n'est  pas  mort  ! 

Mais  l'odeur  épouvantable  me  montait 
au  nez,  me  suffoquait.  Et  je  ne  remuais 
plus,  le  regardant  fixement,  effaré  comme 
devant  une  apparition. 


AUPRÈS   D'UN  MORT  31 

Alors  mon  compagnon,  ayant  pris  l'autre 
bougie,  se  pencha.  Pais  il  me  toucha  le  bras 
sans  dire  un  mot.  Je  suivis  son  regard,  et 
j'aperçus  à  terre,  sous  le  fauteuil  à  côté  du 
lit,  tout  blanc  sur  le  sombre  tapis,  ouvert 
comme  pour  mordre,  le  râtelier  de  Scho- 
penhauer. 

Le  travail  de  la  décomposition,  desser- 
rant les  mâchoires,  l'avait  fait  jaillir  de  la 
bouche. 

J'ai  eu  vraiment  peur  ce  jour-là,  mon- 
sieur. 

Et,  comme  le  soleil  s'approchait  de  la 
mer  étincelante,  l'Allemand  phtisique  se 
leva,  me  salua,  et  regagna  l'hôtel. 


LÀ  SERRE 


M.  et  M'"*^  Lerebour  avaient  le  même 
âge.  Mais  monsieur  paraissait  plus  jeune, 
bien  qu'il  fût  le  plus  affaibli  des  deux.  Ils 
vivaient  près  de  Mantes  dans  une  jolie 
campagne  qu'ils  avaient  créée  après  for- 
tune faite  en  vendant  des  rouenneries. 

La  maison  était  entourée  d'un  beau  jar- 
din contenant  basse-cour,  kiosques  chinois  et 
une  petite  serre  tout  au  bout  de  la  propriété. 
M.  Lerebour  était  court,  rond  et  jovial, 
d'une  jovialité  de  boutiquier  bon  vivant.  Sa 
femme  maigre,  volontaire  et  toujours  mé- 


34  LA  SERRE 

contente,  n'était  point  parvenue  •  à  vaincre 
la  bonne  humeur  de  son  mari.  Elle  se  tei- 
gnait les  cheveux,  lisait  parfois  des  romans 
qui  lui  faisaient  passer  des  rêves  dans 
Tàme,  bien  qu'elle  aQectât  de  mépriser  ces 
sortes  d'écrits.  On  la  déclarait  passionnée 
sans  qu'elle  eût  jamais  rien  fait  pour  auto- 
riser cette  opinion.  Mais  son  époux  disait 
parfois  :  «  Ma  femme,  c'est  une  gaillarde  !  » 
avec  un  certain  air  entendu  qui  éveillait 
des  suppositions.. 

Depuis  quelques  années  cependant  elle 
se  montrait  agressive  avec  M.  Lerebour, 
toujours  irritée  et  dure,  comme  si  un  cha- 
grin secret  et  inavouable  l'eût  torturée.  Une 
sorte  de  mésintelligence  en  résulta.  Ils  ne 
se  parlaient  plus  qu'à  peine,  et  madame, 
qui  s'appelait  Palmyre,  accablait  sans  cesse 
monsieur,  qui  s'appelait  Gustave,  de  com- 
pliments   désobligeants,    d'allusions    blés- 


LA  SERRE  35 

santés,  de  paroles  acerbes,  sans  raison 
apparente. 

Il  courbait  le  dos,  ennuyé  mais  gai  quand 
même,  doué  d'un  tel  fond  de  contentement 
qu'il  prenait  son  parti  de  ces  tracasseries 
intimes.  11  se  demandait  cependant  quelle 
cause  inconnue  pouvait  aigrir  ainsi  de  plus 
en  plus  sa  compagne,,  car  il  sentait  bien  que 
son  irritation  avait  une  raison  cachée,  mais 
si  difficile  à  pénétrer  qu'il  y  perdait  ses  ef- 
forts. 

Il  lui  demandait  souvent  :  «  Voyons,  ma 
bonne,  dis-moi  ce  que  tu  as  contre  moi? Je 
sens  que  lu  me  dissimules  quelque  chose.  » 

Elle  répondait  invariablement  :  «  Mais  je 
n'ai  rien,  absolument  rien.  D'ailleurs  si 
j'avais  quelque  sujet  de  mécontentement, 
ce  serait  à  toi  de  le  deviner.  Je  n'aime  pas 
les  hommes  qui  ne  comprennent  rien,  qui 
sont  tellement  mous  et  incapables  qu'il  faut 


30  LA   SERRE 

venir  à  leur  aide  pour  qu'ils  saisissent  la 
moindre  des  choses.  » 

Il  murmurait  découragé  :  «  Je  vois  bien 
que  tu  ne  veux  rien  dire.  » 

Et  il  s'éloignait  en  cherchant  le  mystère. 

Les  nuits  surtout  devenaient  très  pénibles 
pour  lui  :  car  ils  partageaient  toujours  le 
même  lit,  comme  on  fait  dans  les  bons  et 
simples  ménages.  Il  n'était  point  alors  de 
vexations  dont  elle  n'usât  à  son  égard.  Elle 
choisissait  le  moment  où  ils  étaient  étendus 
côte  à  côte  pour  l'accabler  de  ses  railleries 
les  plus  vives.  Elle  lui  reprochait  principa- 
lement d'engraisser  :  «  ïu  tiens  toute  la 
place,  tant  tu  deviens  gros.  Et  tu  me  sues 
dans  le  dos  comme  du  lard  fondu.  Si  tu 
crois  que  cela  m'est  agréable  !  » 

Elle  le  forçait  à  se  relever  sous  le  moindre 
prétexte,  l'envoyant  chercher  en  bas  un  jom*- 
nal    qu'elle   avait    oublié,  ou   la    bouteille 


LA  SERRE  37 

d'eau  de  fleur  d'oranger  qu'il  ne  trouvait 
pas,  car  elle  l'avait  cachée.  Et  elle  s'écriait 
d'un  ton  furieux  et  sarcastique:  ((  ïu  devrais 
pourtant  savoir  où  on  trouve  ça,  grand 
nigaud  !  »  Lorsqu'il  avait  erré  pendant  une 
heure  dans  la  maison  endormie  et  qu'il 
remontait  les  mains  vides  elle  lui  disait  pour 
tout  remerciement  :  «  Allons,  recouche-toi, 
ça  te  fera  maigrir  de  te  promener  un  peu, 
tu  deviens  flasque  comme  une  éponge.  » 

Elle  le  réveillait  à  tout  moment  en  affir- 
mant qu'elle  souffrait  de  crampes  d'esto- 
mac et  exigeait  qu'il  lui  frictionnât  le  ventre 
avec  de  la  flanelle  imbibée  d'eau  de  Colo- 
gne. 11  s'efforçait  de  la  guérir,  désolé  de  la 
voir  malade  ;  et  il  proposait  d'aller  réveiller 
Céleste,  leur  bonne.  Alors  elle  se  fâchait 
tout  à  fait,  criant  :  «  Faut-il  (ju'ii  soit  bète. 
ce  dindon-là.  Allons  !  c'est  fini,  je  n'ai  plus 
mal,  rendors-loi,  grande  chiffe.  » 


3«  LA  SERRE 

Il  demandait  :  «  C'est  bien  sûr  que  tu  ne 
souffres  plus"?  » 

Elle  lui  jetait  durement  dans  la  figure  : 
«  Oui,  tais-toi,  laisse-moi  dormir.  Ne  m'em- 
bête pas  davantage.  Tu  es  incapable  de 
rien  faire,  même  de  frictionner  une  femme.  » 

11  se  désespérait  :  «  Mais...  ma  chérie...  » 

Elle  s'exaspérait  :  «  Pas.de  mais...  Assez, 
n'est-ce  pas.  Ficlie-moi  la  paix,  mainte- 
nant... » 

Et  elle  se  tournait  vers  le  mur. 

Or  une  nuit,  elle  le  secoua  si  brusque- 
ment, qu'il  fit  un  bond  de  peur  et  se  trouva 
sur  son  séant  avec  une  rapidité  qui  ne  lui 
était  pas  habituelle. 

Il  balbutia  :  «  Quoi  ?...  Qu'y  a-t-il  ?...  » 

Elle  le  tenait  par  le  bras  et  le  pinçait  à  le 
faire  crier.  Elle   lui  souffla  dans  l'oreille  : 
«  J'ai  entendu  du  bruit  dans  la  maison.  » 
Accoutumé   aux     fréquentes    alertes    de 


LA  SERRE  39 

M™^  Lerebour,  il  ne  s'inquiéta  pas  outre 
mesure,  et  demanda  tranquillement  :  «  Quel 
bruit,  ma  chérie  ?  » 

Elle  tremblait,  comme  affolée,  et  répon- 
dit :  «  Du  bruit...  mais  du  bruit...  des 
bruits  de  pas...  Il  y  a  quelqu'un.  » 

Il  demeurait  incrédule  :  «  Quelqu'un  ?  Tu 
crois  ?  Mais  non  ;  tu  dois  te  tromper.  Qui 
veux-tu  que  ce  soit  d'ailleurs  ?  » 

Elle  frémJssait:  «  Qui?...  qui?...  Mais 
des  voleurs,  imbécile  !  » 

Il  se  renfonça  doucement  dans  ses  draps  : 
a  Mais  non,  ma  chérie,  il  n'y  a  personne, 
tu  as  rêvé,  sans  doute.  » 

Alors ,  elle  rejeta  la  couverture ,  et , 
sautant  du  lit,  exaspérée  :  «  Mais  tu  es 
donc  aussi  lâche  qu'incapable  !  Dans  tous 
les  cas,  je  ne  me  laisserai  pas  massacrer 
grâce  à  ta  pusillanimité.  » 

Et  saisissant  les  pinces  de  la  cheminée, 


iO  LA   SERRE 

elle  se  porta  debout,  devant  la  porte 
verrouillée,  dans  une  attitude  de  com- 
bat. 

Emu  par  cet  exemple  de  vaillance,  hon- 
teux peut-être,  il  se  leva  à  son  tour  en 
rechignant,  et  sans  quitter  son  bonnet  de 
coton,  il  prit  la  pelle  et  se  plaça  vis-à-vis  de 
sa  moitié. 

Ils  attendirent  vingt  minutes  dans  le  plus 
grand  silence.  Aucun  bruit  nouveau  ne 
troubla  le  repos  de  la  maison.  Alors,  ma- 
dame, furieuse,  regagna  son  lit  en  décla- 
rant :  '(Je  suis  sûre  pourtant  qu'il  y  avait 
quelqu'un.  » 

Pour  éviter  quelque  querelle,  il  ne  fil  au- 
cune allusion  pendant  le  jour  à  celte 
panique. 

Mais,  la  nuit  suivante,  M'"*^  Lerebour 
réveilla  son  mari  avec  plus  de  violence 
encore    (jue    la    veille    et,    haletante,    elle 


LA  SERRE  41 

bégayait  :  «  Gustave,  Gustave,  on  vient 
d'ouvrir  la  porte  du  jardin.  » 

Etonné  de  cette  persistance,  il  crut  sa 
femme  atteinte  de  somnambulisme  et  il 
allait  s'efforcer  de  secouer  ce  sommeil  dan- 
,G:eréux  quand  il  lui  sembla  entendre,  en 
effet,  un  bruit  léger  sous  les  murs  de  la 
maison. 

11  se  leva,  courut  à  la  fenêtre,  et  il  vit, 
oui,  il  vit  une  ombre  blanche  qui  traversait 
vivement  une  allée. 

Il  murmura,  défaillant  :  «  Il  y  a  quel- 
qu'un. »  Puis  il  reprit  ses  sens,  s'affer- 
mit, et  soulevé  tout  à  coup  par  une  formi- 
dable colère  de  propriétaire  dont  on  a  violé 
la  clôture,  il  prononça  :  «  Attendez,  atten- 
dez, vous  allez  voir.  » 

Il  s'élança  vers  le  secrétaire,  l'ouvrit, 
prit  son  revolver,  et  se  précipita  dans  l'es- 
calier. 


42  LA  SERRE 

Sa  femme  éperdue  le  suivait  en  criant  : 
«  Gustave,  Gustave,  ne  m'abandonne  pas, 
ne  me  laisse  pas  seule.  Gustave  !  Gus- 
tave! » 

Mais  il  ne  Técoutait  guère  ;  il  tenait  déjà 
la  porte  du  jardin. 

Alors  elle  remonta  bien  vite  se  barrica- 
der dans  la  chambre  conjugale. 


Elle  attendit  cinq  minutes,  dix  minutes, 
un  quart  d'heure.  Une  terreur  folle  l'enva- 
hissait. Us  l'avaient  tué  sans  doute,  saisi, 
garrotté,  étranglé.  Elle  eût  mieux  aimé  en- 
tendre retentir  les  six  coups  de  revolver, 
savoir  qu'il  se  battait,  qu'il  se  défendait. 
Mais  ce  grand  silence,  ce  silence  effrayant 
de  la  campagne  la  bouleversait. 

Elle  sonna  Céleste,  Céleste  ne  vint  pas, 
ne  répondit  point.  Elle  sonna  de  nouveau, 


LA  SERRE  4;{ 

défaillante,  prête  à  perdre  connaissance. 
La  maison  entière  demeura  muette. 

Elle  colla  contre  la  vitre  son  front  brû- 
lant, cherchant  à  pénétrer  les  ténèbres  du 
dehors.  Elle  ne  distinguait  rien  que  les 
ombres  plus  noires  des  massifs  cà  côté  des 
traces  grises  des  chemins. 

La  demie  de  minuit  sonna.  Son  mari  était 
absent  depuis  quarante-cinq  minutes.  Elle 
ne  le  reverrait  plus!  Non!  certainement 
elle  ne  le  reverrait  plus  !  Et  elle  tomba  à 
genoux  en  sanglotant. 

Deux  coups  légers  contre  la  porte  de  la 
chambre  la  firent  se  redresser  d'un  bond. 
M.  Lerebour  l'appelait  :  «  Ouvre  donc, 
Palmyre,  c'est  moi.  »  Elle  s'élança,  ouvrit, 
et  debout  devant  lui,  les  poings  sur  les 
hanches,  les  yeux  encore  pleins  de  larmes  : 
'(  D'où  viens-tu,  sale  bête  !  Ah  !  tu  me  laisses 
comme  ça  à  crever   de    peur  toute   seule, 


t4  LA  SERRE 

ail  1  lu  ne  l'inquiètes  pas  plus  de  moi  que 
si  je  n'existais  pas...  » 

Il  avait  refermé  la  porte  ;  et  il  riait,  il 
riait  comme  un  fou.  les  deux  joues  fendues 
par  sa  bouche,  les  mains  sur  son  ventre, 
les  yeux  humides. 

M"^*"  Lerebour,  stupéfaite,  se  tut. 

Il  bégayait  :  «  Celait...  c'était...  Céleste 
qui  avait  un...  un...  un  rendez-vous  dans 
la  serre...  Si  tu  savais  ce  que...  ce  que...- 
ce  que  j'ai  vu...  » 

Elle  était  devenue  blême,  étouffant  d'in- 
dignation. «  Hein?...  tu  dis?...  Céleste?... 
chez  moi?...  dans  ma...  ma...  ma  maison... 
dans  ma. . .  ma...  dans  ma  serre.  Et  tu  n'as 
pas  tué  l'homme,  un  compHce  !  Tu  avais 
un  revolver  et  tu  ne  l'as  pas  tué...  Chez 
moi...  chez  moi...  » 

Elle  s'assit,  n'en  pouvant  plus. 

Il  battit  un  entrechat,  fit  les  castagnettes 


LA   SERRE  4:; 

avec  ses  doigts,  claqua  de  la  langue,  et, 
riant  toujours  :  «  Si  tu  savais...  si  tu 
savais...  » 

Brusquement,  il  lembrassa. 

Elle  se  débarrassa  de  lui.  Et  la  voix  cou- 
pée par  la  colère  :  '<  Je  ne  veux  pas  que 
cette  fille  reste  un  jour  de  plus  chez  moi, 
tu  entends?  Pas  un  jour...  pas  une  heure. 
(Juand  elle  va  rentrer,  nous  allons  la  jeter 
dehors...  » 

M.  Lerebour  avait  saisi  sa  femme  par  la 
taille  et  il  lui  plantait  des  rangs  de  baisers 
dans  le  cou,  des  baisers  à  bruits,  comme 
jadis.  Elle  se  tut  de  nouveau,  percluse  d'é- 
tonnement.  Mais  lui,  la  tenant  à  pleins  bras, 
l'entraînait  doucement  vers  le  lit... 


Vers  neuf  heures    et   demie  du  matin, 
Céleste,  étonnée  de  ne  pas  voir  encore  ses 


46  LA   SERRE 

maîtres  qui  se  levaient  toujours  de  bonne 
heure,  vint  frapper  doucement  à  leur  porte. 

Us  étaient  couchés,  et  ils  causaient  gaie- 
m  ent  côte  à  côte.  Elle  demeura  saisie,  et 
demanda  :  «Madame,  c'est  le  café  au  lait.  » 

M"^®  Lerebour  prononça  d'une  voix  très 
douce  :  «  Apporte-le  ici,  ma  fille,  nous 
sommes  un  peu  fatigués,  nous  avons  très 
mal  dormi.  » 

A  peine  la  bonne  fut-elle  sortie  que 
M.  Lerebour  se  remit  à  rire  en  chatouillant 
sa  femme  et  répétant  :  «  Si  tu  savais  !  Oh  ! 
si  tu  savais.  »  Mais  elle  lui  prit  les  mains  : 
«  Voyons,  reste  tranquille,  mon  chéri,  si 
tu  ris  tant  que  ça,  tu  vas  te  faire  du  mal.  » 

Et  elle  l'embrassa,  doucement,  sur  les 
yeux. 


M™*^  Lerebour  n'a  plus  d'aigreurs.  Par  les 


LA  SERRE  il 

nuits  claires  quelquefois,  les  deux  époux 
vont,  à  pas  furtifs,  le  long  des  massifs  et 
des  plates-bandes  jusqu'à  la  petite  serre  au 
bout  du  jardin.  Et  ils  restent  là  blottis  l'un 
près  de  l'autre  contre  le  vitrage  comme 
s'ils  regardaient  au  dedans  une  chose 
étrange  et  pleine  d'intérêt. 

Ils  ont  augmenté  les  gages  de  Céleste. 

M.  Lerebour  a  maigri. 


UN  DUEL 


La  guerre  était  finie;  les  Allemands  oc- 
cupaient la  France  ;  le  pays  palpitait  comme 
un  lutteur  vaincu  tombé  sous  le  genou  du 
vainqueur. 

De  Paris  affolé,  affamé,  désespéré,  les 
premiers  trains  sortaient,  allant  aux  fron- 
tières nouvelles,  traversant  avec  lenteur  les 
campagnes  et  les  villages.  Les  premiers 
voyageurs  regardaient  par  les  portières  les 
plaines  ruinées  et  les  hameaux  incendiés. 
Devant  les  portes  des  maisons  restées  de- 
bout, des  soldats  prussiens,  coiffés  du  cas- 


oO  UN  DUEL 

que  noir  à  la  pointe  .de  cuivre,  fumaient 
leur  pipe,  à  cheval  sur  des  chaises.  D'au- 
tres travaillaient  ou  causaient  comme  s'ils 
eussent  fait  partie  des  familles.  Quand  on 
passait  les  villes,  on  voyait  des  régiments 
entiers  manœuvrant  sur  les  places,  et,  mal- 
gré le  bruit  des  roues,  les  commandements 
rauques  arrivaient  par  instants. 

M.  Dubuis,  qui  avait  fait  partie  de  la 
garde  nationale  de  Paris  pendant  toute  la 
durée  du  siège,  allait  rejoindre  en  Suisse 
sa  femme  et  sa  fdle,  envoyées  par  prudence 
à  l'étranger,  avant  l'invasion. 

La  famine  et  les  fatigues  n'avaient  point 
diminué  son  gros  ventre  de  marchand  riche 
et  pacifique.  Il  avait  subi  les  événements 
terribles  avec  une  résignation  désolée  et 
des  phrases  amères  sur  la  sauvagerie  des 
hommes.  Maintenant  qu'il  gagnait  la  fron- 
tière, la  guerre  finie,  il  voyait  pour  la  pre- 


UN  DUEL  o\ 

mière  fois  des  Prussiens,  bien  qu'il  eût  fait 
son  devoir  sur  les  remparts  et  monté  bien 
des  gardes  par  les  nuits  froides. 

Il  regardait  avec  une  terreur  irritée  ces 
hommes  armés  et  barbus  installés  comme 
chez  eux  sur  la  terre  de  France,  et  il  se 
sentait  à  l'àme  une  sorte  de  fièvre  de  pa- 
triotisme impuissant,  en  même  temps  que 
ce  grand  besoin,  que  cet  instinct  nouveau 
de  prudence  qui  ne  nous  a  plus  quittés. 

Dans  son  compartiment,  deux  Anglais, 
venus  pour  voir,  regardaient  de  leurs  yeux 
tranquilles  et  curieux.  Ils  étaient  gros  aussi 
tous  deux  et  causaient  en  leur  langue,  par- 
courant parfois  leur  guide,  qu'ils  lisaient  à 
haute  voix  en  cherchant  à  bien  reconnaître 
les  lieux  indiqués. 

Tout  à  coup,  le  train  s'étant  arrêté  à  la 
gare  d'une  petite  ville,  un  officier  prussien 
monta  avec  son  grand  bruit  de  sabre  sur  le 


o2  L'X  DUEL 

double  marchepied  du  wagon.  Il  était  grand, 
serré  dans  son  uniforme  et  barbu  jusqu'aux 
yeux.  Son  poil  roux  semblait  flamber,  et 
ses  longues  moustaches,  plus  pâles,  s'élan- 
çaient des  deux  côtés  du  visage  qu'elles 
coupaient  en  travers. 

Les  Anglais  aussitôt  se  mirent  à  le  con- 
templer avec  des  sourires  de  curiosité  sa- 
tisfaite, tandis  que  M.  Dubuis  faisait  sem- 
blant de  lire  un  journal.  Il  se  tenait  blotti 
dans  son  coin,  comme  un  voleur  en  face 
d'un  gendarme. 

Le  train  se  remit  en  marche.  Les  Anglais 
continuaient  à  causer,  à  chercher  les  lieux 
précis  des  batailles;  et  soudain,  comme 
l'un  d'eux  tendait  le  bras  vers  l'horizon  en 
indiquant  un  village ,  l'officier  prussien 
prononça  en  français,  en  étendant  ses 
longues  jambes  et  se  renversant  sur  le 
dos  : 


UN  DUEL  53 

—  Ché  tué  touze  Français  tans  ce  fillage. 
Ghé  bris  plus  te  cent  brisonniers. 

Les  Anglais,  tout  à  fait  intéressés,  de- 
mandèrent aussitôt  : 

—  Aoh  !  comment  s'appelé,  cette  vil- 
la ge  ? 

Le  Prussien  répondit  :  «  Pharsbourg  ». 
11  reprit  : 

—  Ché  bris  ces  bolissons  de  Français  bar 
les  oreilles. 

Et  il  regardait  M.  Dubuis  en  riant 
orgueilleusement  dans  son  poil. 

Le  train  roulait,  traversant  toujours  des 
hameaux  occupés.  On  voyait  les  soldats 
allemands  le  long  des  routes,  au  bord  des 
champs,  debout  aux  coins  des  barrières, 
ou  causant  devant  les  cafés.  Ils  couvraient 
la  terre  comme  les  sauterelles  d'Afrique. 

L'officier  tendit  la  main  : 

—  Si  ch'afrais  le  gommandement  ch'au- 


;U  Ux\   DUEL 

rais  bris  Paris,  et  brûlé  tout,  et  tué  tout  le 
monde.  Blus  de  France  ! 

Les  Anglais  par  politesse  répondirent 
simplement  : 

—  Aoh  y  es. 
11  continua  : 

—  Tans  vingt  ans,  toute  l'Europe,  toute, 
abartiendra  à  nous.  La  Brusse  blus  forte 
que  tous. 

Les  Anglais  inquiets  ne  répondaient  plus. 
Leurs  faces,  devenues  impassibles,  sem- 
blaient de  cire  entre  leurs  longs  favoris. 
Alors  l'officier  prussien  se  mit  à  rire.  Et, 
toujours  renversé  sur  le  dos,  il  blagua.  Il 
blaguait  la  France  écrasée,  insultait  les 
ennemis  à  terre;  il  blaguait  l'Autriche 
vaincue  naguère  ;  il  blaguait  la  défense 
acharnée  et  impuissante  des  départements  ; 
11  blaguait  les  mobiles,  l'artillerie  inutile.  Il 
annonça  que  Bismarck  allait  bâtir  une  ville 


UN  DUEL  o.i 

de  fer  avec  les  canons  capturés.  Et  soudain 

il  mit  ses  bottes  contre  la  cuisse  de  M.  Du- 

buis,  qui  détournait  les  yeux,  rouge  jus- 

f 
qu'aux  oreilles. 

Les  Anglais  semblaient  devenus  indiffé- 
rents à  tout,  comme  s'ils  s'étaient  trouvés 
brusquement  renfermés  dans  leur  lie,  loin 
des  bruits  du  monde. 

L'officier  tira  sa  pipe  et,  regardant  fixe- 
ment le  Français  : 

—  Vous  n'auriez  bas  de  tabac  ? 
M.  Dubuis  répondit  : 

—  Non,  monsieur, 
L'Allemand  reprit  : 

—  Je  fous  brie  t'aller  en  acheter  gand  le 
gonvoi  s'arrêtera. 

Et  il  se  mit  à  rire  de  nouveau  : 

—  Je  vous  tonnerai  un  bourboire. 

Le  train   siffla,  ralentissant   sa  marche. 


o6  U^  DUEL 

On  passait  devant  les  bâtiments  incendiés 
d'une   gare  ;  puis   on   s'arrêta  tout  à  fait. 

L'Allemand  ouvrit  la  portière  et,  prenant 
par  le  bras  M.  Dubuis  : 

—  Allez  faire  ma  gom mission,    fite,  fite  ! 

Un  détachement  prussien  occupait  la  sta- 
tion. D'autres  soldats  regardaient,  debout  le 
long  des  grilles  de  bois.  La  machine  déjà 
sifflait  pour  repartir.  Alors,  brusquement, 
M.  Dubuis  s'élança  sur  le  quai  et,  malgré 
les  gestes  du  chef  de  gare,  il  se  précipita 
dans  le  compartiment  voisin. 


Il  était  seul  !  Il  ouvrit  son  gilet,  tant  son 
cœur  battait,  et  il  s'essuya  le  front,  hale- 
tant. 

Le  train  s'arrêta  de  nouveau  dans  une 
station.  Et  tout  à  coup   l'officier  parut  à  la 


UN  DUEL  o7 

portière  et  monta,  suivi  bientôt  des  deux 
Anglais  que  la  curiosité  poussait.  L'Alle- 
mand s'assit  en  face  du  b'rançais  et,  riant 
toujours  : 

—  Fous  n'afez  pas  foulu  faire  ma  gom- 
mission. 

M.  Dubuis  répondit  : 

—  Non,  monsieur. 

Le  train  venait  de  repartir. 
L'officier  dit  : 

—  Ghe  fais  gouper  foire  moustache  pour 
bourrer  ma  pipe. 

Et  il  avança  la  main  vers  la  figure  de  son 
voisin. 

Les  Anglais,  toujours  impassibles,  regar- 
daient de  leurs  yeux  fixes. 

Déjà,  l'Allemand  avait  pris  une  pincée  de 
poils  et  tirait  dessus,  quand  M.  Dubuis  d'un 
revers  de  main  lui  releva  le  bras,  et,  le  sai- 
sissant au  collet,  le  rejeta  sur  la  banquette. 


58  UN  DUEL 

Pais,  fou  de  colère,  les  tempes  gonflées,  les 
yeux  pleins  de  sang,  l'étranglant  toujours 
d'une  main,  il  se  mit  avec  l'autre,  fermée,  à 
lui  taper  furieusement  des  coups  de  poing 
par  la  ligure.  Le  Prussien  se  débattait, 
tâchait  de  tirer  son  sabre,  d'étreindre  son 
adversaire  couché  sur  lui.  Mais  M.  Dubuis 
l'écrasait  du  poids  énorme  de  son  ventre,  et 
tapait,  tapait  sans  repos,  sans  prendre 
haleine,  sans  savoir  oii  tombaient  ses  coups. 
Le  sang  coulait  ;  l'Allemand,  étranglé,  râlait, 
crachait  ses  dents,  essayait,  mais  en  vain, 
de  rejeter  ce  gros  homme  exaspéré,  qui 
l'assommait. 

Les  Anglais  s'étaient  levés  et  rappro- 
chés pour  mieux  voir.  Ils  se  tenaient  de- 
bout, pleins  de  joie  et  de  curiosité,  prêts  à 
parier  pour  ou  contre  chacun  des  combat- 
tants. 

Et  soudain  M.    Dubuis,  épuisé    par  un 


UN   DUEL  50 

pareil  effort,  se  releva  et  se  rassit  sans  dire 
un  mot. 

Le  Prussien  ne  se  jeta  pas  sur  lui,  tant 
il  demeurait  effaré,  stupide  d'étonnement 
et  de  douleur.  Quand  il  eut  repris  haleine, 
il  prononça  :  •   , 

—  Si  fous  ne  foulez  pas  me  rentre  raison 
avec  le  bistolet,  che  vous  tuerai. 

M.  Dubuis  répondit  : 

—  Quand  vous  voudrez.  Je  veux  bien. 
L'Allemand  reprit  : 

—  Foici  la  ville  de  Strasbourg,  che  bren- 
drai  deux  officiers  bour  témoins,  ché  le 
temps  avant  que  le  train  rebarte. 

M.  Dubuis,  qui  soufflait  autant  que  la 
machine,  dit  aux  Anglais  : 

—  Voulez-vous  être  mes  témoins  ? 
Tous  deux  répondirent  ensemble  : 

—  Aoh  yes  ! 


60  UN   DUEL 

Et  le  train  s'arrêta. 

En  une  minute,  le  Prussien  avait  trouvé 
deux  camarades  qui  apportèrent  des  pisto- 
lets, et  on  gagna  les  remparts. 

Les  Anglais  sans  cesse  tiraient  leur 
montre,  pressant  le  pas,  hâtant  les  pré- 
paratifs, inquiets  de  l'heure  pour  ne  point 
manquer  le  départ. 

M.  Dubuis  n'avait  jamais  tenu  un  pisto- 
let. On  le  plaça  à  vingt  pas  de  son  ennemi.- 
(Jn  lui  demanda  : 

—  Etes-Yous  prêt  ? 

En  répondant  «  oui,  monsieur  »,  il  s'a- 
perçut qu'un  des  Anglais  avait  ouvert  son 
parapluie  pour  se  garantir  du  soleil. 

Une  voix  commanda  : 

—  Feu  1 

M.  Dubuis  tira,  au  hasard,  sans  atten- 
dre, et  il  aperçut  avec  stupeur  le  Prussien 
debout  en  face  de  lui  qui  chancelait,  levait 


UN  DUEL  01 

les  bras,  et  tombait  raide  sur  le  nez.  Il 
l'avait  tué. 

Un  Anglais  cria  un  «  Aoh  »  vibrant  de 
joie,  de  curiosité  satisfaite  et  d'impatience 
heureuse.  L'autre,  qui  tenait  toujours  sa 
montre  à  la  main,  saisit  M.  Dubuis  par  le 
bras,  et  l'entraîna,  au  pas  gymnastique, 
vers  la  gare. 

Le  premier  Anglais  marquait  le  pas,  tout 
en  courant,  les  poings  fermés,  les  coudes 
au  corps. 

—  Une,  deux  !  une,  deux  ! 

Et  tous  trois  de  front  trottaient,  malgré 
leurs  ventres,  comme  trois  grotesques  d'un 
journal  pour  rire. 

Le  train  partait.  Ils  sautèrent  dans  leur 
voiture.  Alors,  les  Anglais,  ôtant  leurs 
toques  de  voyage,  les  levèrent  en  les  agi- 
tant, puis,  trois  fois  de  suite,  ils  crièrent  : 

—  Hip,  bip,  bip,  hurrah  ! 


02  UN    DUEL 

Puis,'  ils  tendirent  gravement,  Fun  après 
l'autre,  la  main  droite  à  M.  Dubuis,  et  ils 
retournèrent  s'asseoir  côte  à  côte  dans  leur 
coin. 


UNE  SOIREE 


-Maître  Saval,  notaire  à  N^ernon,  aimait 
passionnément  la  musiaue.  Jeune  encore, 
chauve  déjà,  rasé  toujours  avec  soin,  un  peu 
gros,  comme  il  sied,  portant  un  pince-nez 
d'or  au  lieu  des  antiques  lunettes,  actif,  ga- 
lant et  joyeux,  il  passait  dans  Yernon  pour 
un  artiste.  Il  touchait  du  piano  et  jouait  du 
violon,  donnait  des  soirées  musicales  oii 
l'on  interprétait  les  opéras  nouveaux. 

11  avait  même  ce  qu'on  appelle  un  filel  de 
voix,  rien  qu'un  filet,  un  tout  petit  filet; 
mais  il  le  conduisait  avec  tant  de  goût  que 


64  UNE   SOIREE 

les  «  Bravo  !  Exquis  !  Surprenant  !  Ado- 
rable !  »  jaillissaient  de  toutes  les  bou- 
ches dès  qu'il  avait  murmuré  la  dernière 
note. 

11  était  abonné  chez  un  éditeur  de  mu- 
sique de  Paris,  qui  lui  adressait  les  nou- 
veautés, et  il  envoyait  de  temps  en  temps  à 
la  haute  société  de  la  ville  des  petits  billets 
ainsi  tournés  : 

<(  Vous  êtes  prié  d'assister,  lundi  soir-, 
»  chez  M,  Sa  val,  notaire,  à  la  première  au- 
»  dition,  à  Vernon,  du  Sais.  » 

Quelques  officiers,  doués  de  jolie  voix, 
faisaient  les  chœurs.  Deux  ou  trois  dames 
du  cru  chantaient  aussi.  Le  notaire  rem- 
plissait le  rôle  de  chef  d'orchestre  avec  tant 
de  sûreté,  que  le  chef  de  musique  du  ]  90^  de 
ligne  avait  dit  de  lui,  un  jour,  au  café  de 
l'Europe  : 

—  Oh!  M.  Saval,  c'est  un  maître,  il  est 


UNE   SOIRÉE  0;î 

bien  malheureux  qu'il  n'ait   pas  embrassé 
la  caiTière  des  arts. 

Quand  on  citait  son  nom  dans  un  salon, 
il  se  trouvait  toujours  quelqu'un  pour  décla- 
rer : 

—  Ce  n'est  pas  un  amateur,  c'est  un  ar- 
tiste, un  véritable  artiste. 

Et  deux  ou  trois  personnes  répétaient, 
avec  une  conviction  profonde  : 

—  Oh  !  oui,  un  véritable  artiste;  en  ap- 
puyant beaucoup  sur  a  véritable'  » . 

Chaque  fois  qu'une  œuvre  nouvelle  était 
interprétée  sur  une  grande  scène  de  Paris, 
M.  Saval  faisait  le  voyage. 

Or,  l'an  dernier,  il  voulut,  selon  sa  cou- 
tume, aller  entendre  Henri  VI II.  11  prit 
donc  l'express  qui  arrive  à  Paris  à  quatre 
heures  et  trente. minutes,  étant  résolu  à  re- 
partir par  le  train  de  minuit  trente-cinq, 
pour  ne  point  coucher  à  l'hôtel.  Il  avait  en- 


66  UNE   SOIRÉE 

dossé  chez  lui  la  tenue  de  soirée,  habit  noir 
et  cravate  blanche,  qu'il  dissimulait  sous 
son  pardessus  au  col  relevé. 

Dès  qu'il  eut  mis  le  pied  rue  d'Amster- 
dam, il  se  sentit  tout  joyeux.  Il  se  disait  : 

-^Décidément  l'air  de  Paris  ne  ressemble  à 
aucun  air.  Il  a  un  je  ne  sais  quoi  de  montant, 
d'excitant,  de  grisant,  qui  vous  donne  une 
drôle  d'envie  de  gambader  et  de  faire  bien 
autre  chose  encore.  Dès  que  je  débarque 
ici,  il  me  semble,  tout  d'un  coup,  que  je 
viens  de  boire  une  bouteille  de  Champagne. 
Quelle  vie  on  pourrait  mener  dans  cette 
ville,  au  milieu  des  artistes  !  Heureux  les 
élus,  les  grands  hommes  qui  jouissent  de  la 
renommée  dans  une  pareille  ville  !  Quelle 
existence  est  la  leur  î 

Et  il  faisait  des  projets;  il  aurait  voulu 
connaître  quelques-uns  de  ces  hommes  cé- 
lèbres, pour  parler  d'eux  à  Vernon  et  pas- 


UNE    SOIREE  67 

ser  de  temps  en  temps  une  soirée  chez  eux 
lorsqu'il  venait  à  Paris. 

Mais  tout  à  coup  une  idée  le  frappa.  Il 
avait  entendu  citer  de  petits  cafés  des  bou- 
levards extérieurs,  où  se  réunissaient  des 
peintres  déjà  connus,  des  hommes  de  let- 
tres, même  des  musiciens,  et  il  se  mit  à 
monter  vers  Montmartre  d'un  pas  lent. 

11  avait  deux  heures  devant  lui.  Il  voulait 
voir.  Il  passa  devant  les  brasseries  fréquen- 
tées par  les  derniers  bohèmes,  regardant 
les  têtes,  cherchant  à  deviner  les  artistes. 
Enfin  il  entra  au  Rat-Mort,  alléché  par  le 
titre. 

Cinq  ou  six  femmes  accoudées  sur  les 
tables  de  marbre  parlaient  bas  de  leurs  af- 
faires d'amour,  des  querelles  de  Lucie  avec 
Hortense,  de  la  gredinerie  d'Octave.  Elles 
étaient  mûres,  trop  grasses  ou  trop  maigres, 
fatiguées,  usées.   On  les  devinait  presque 


08  UNE   SOIRÉE 

chauves  ;  el  elles  buvaient  des  bocks  comme 
des  hommes. 

M.  Saval  s'assit  loin  d'elles,  et  attendit, 
car  l'heure  de  l'absinthe  approchait. 

Un  grand  jeune  homme  vint  bientôt  se 
placer  près  djB  lui.  La  patronne  l'appela 
M.  a  Romantin  »  .  Le  notaire  tressaillit. 
Est-ce  ce  Romantin  qui  venait  d'avoir  une 
première  médaille  au  dernier  Salon? 

]je  jeune  homme  d'un  geste  fit  venir  le 
garçon  : 

—  Tu  vas  me  donner  à  dîner  tout  de 
suite,  et  puis  tu  porteras  à  mon  nouvel  ate- 
lier, 15,  boulevard  de  Chchy,  trente  bou- 
teilles de  bière  et  le  jambon  que  j'ai  com- 
mandé ce  matin.  INous  allons  pendre  la  cré- 
maillère. 

M.  Saval  aussitôt  se  fit  servir  à  dîner. 
Puis  il  ôta  son  pardessus,  montrant  son  ha- 
bit et  sa  cravate  blanche. 


UNE  SOIREE  09 

Son  voisin  ne  paraissait  point  le  remar- 
quer. Il  avait  pris  un  journal  et  lisait. 
M.  Sa  val  le  regardait  de  coté,  brûlant  du 
désir  de  lui  parler. 

Deux  jeunes  hommes  entrèrent  vêtus  de 
vestes  de  velours  rouge,  et  portant  des  bar- 
bes en  pointe  à  la  Henri  111.  Ils  s'assirent 
en  face  deRomantin. 

Le  premier  dit  : 

—  C'est  pour  ce  soir? 
Romantin  lui  serra  la  main  : 

—  Je  te  crois,  mon  vieux,  et  tout  le 
monde  y  sera.  J'ai  Ronnat,  Guillemet,  Ger- 
vex,  Réraud,  Hébert,  Duez,  Glairin,  Jean- 
Paul  Laurens;  ce  sera  une  fête  épatante. 
Et  des  femmes,  tu  verras  !  Toutes  les  actrices 
sans  exception,  toutes  celles  qui  n'ont  rien 
à  faire  ce  soir,  bien  entendu. 

Le  patron  de  l'établissement  s'était  ap- 
proché. 


70  UNE  SOIRÉE 

—  Vous  la  pendez  souvent,  celte  cré- 
maillère? 

Le  peintre  répondit  : 

—  Je  vous  crois,  tous  les  trois  mois,  à 
chaque  terme. 

M.  Saval  n'y  tint  plus  et  d'une  voix  hési- 
tante : 

—  Je  vous  demande  pardon  de  vous  dé- 
ranger, monsieur,  mais  j'ai  entendu  pronon- 
cer votre  nom  et  je  serais  fort  désireux  de 
savoir  si  vous  êtes  bien  M.  Romantin  dont 
j'ai  tant  admiré  l'œuvre  au  dernier  Salon. 

L'artiste  répondit  : 

—  Lui-même,  en  personne,  monsieur. 
Le  notaire  alors  fit  un  compliment  bien 

tourné,  prouvant  qu'il  avait  des  lettres. 

Le  peintre  séduit  répondit  par  des  poli- 
tesses. On  causa. 

Romantin  en  revint  à  sa  crémaillère,  dé- 
taillant les  magnificences  de  la  fête. 


UNE   SOIREE  71 

M.  Saval  l'interrogea  sur  tous  les  hommes 
qu'il  allait  recevoir,  ajoutant  : 

. —  Ce  serait  pour  un  étranger  une  extra- 
ordinaire bonne  fortune  que  de  rencontrer, 
d'un  seul  coup,  tant  de  célébrités  réunies 
chez  un  artiste  de  votre  valeur. 

Romantin,  conquis,  répondit  : 

—  Si  ça  peut  vous  être  agréable,  venez. 
M.  Saval  accepta  avec  enthousiasme,  pen- 
sant : 

—  J'aurai  toujours  le  temps  de  voir 
Henri  VIII. 

Tous  deux  avaient  achevé  leur  repas.  Le 
notaire  s'acharna  à  payer  les  deux  notes, 
voulant  répondre  aux  gracieusetés  de  son 
voisin.  Il  paya  aussi  les  consommations  des 
jeunes  gens  en  velours  rouge  ;  puis  il  sortit 
avec  son  peintre. 

Ils  s'arrêtèrent  devant  une  maison  très 
longue,  et  peu  élevée,  dont  tout  le  premier 


72  UNE   SOIRÉE 

étage  avait  l'air  d'une  serre  interminable. 
Six  ateliers  s'alignaient  à  la  file,  en  façade 
sur  le  boulevard. 

Romantin  entra  le  premier,  monta  l'es- 
calier, ouvrit  une  porte,  alluma  une  allu- 
mette, puis  une  bougie. 

Ils  se  trouvaient  dans  une  pièce  déme- 
surée dont  le  mobilier  consistait  en  trois 
chaises,  deux  chevalets,  et  quelques  esquis- 
ses posées  par  terre,  le  long  des  murs, 
M.  Saval,  stupéfait,  restait  immobile  sur  la 
porte. 

Le  peintre  prononça  : 

—  Voilà,  nous  avons  la  place  ;  mais  tout 
est  à  faire. 

Puis,  examinant  le  haut  appartement 
nu,  dont  le  plafond  se  perdait  dans  l'ombre, 
il  déclara  : 

—  On  pourrait  tirer  un  grand  parti  de 
cet  ateher. 


UNE   SOIREE  73 

Il  en  fit  le  tour  en  le  contemplant  avec  la 
plus  grande  attention,  puis  reprit  : 

—  J'ai  bien  une  maîtresse  qui  aurait  pu 
nous  aider.  Pour  draper  des  étoffes,  les 
femmes  sont  incomparables.  Mais  je  l'ai 
envoyée  à  la  campagne  pour  aujourd'hui, 
afin  de  m'en  débarrasser  ce  soir.  Ce  n'est 
pas  qu'elle  m'ennuie,  mais  elle  manque  par 
trop  d'usage  ;  cela  m'aurait  gêné  pour  mes 
invités. 

Il  réfléchit  quelques  secondes,  puis  ajouta  : 

—  C'est  une  bonne  fille,  mais  pas  com- 
mode. Si  elle  savait  que  je  reçois  du 
monde,  elle  m'arracherait  les  yeux. 

M.  Saval   n'avait    point  fait  un  mouve- 
ment ;  il  ne  comprenait  pas. 
L'artiste  s'approcha  de  lui. 

—  Puisque  je  vous  ai  invité,  vous  allez 
m'aider  à  quelque  chose. 

Le  notaire  déclara  : 

5 


7i  UNE  SOIRÉE 

—  Usez  de  moi  comme  vous  voudrez.  Je 
suis  à  votre  disposition. 

Romantin  ôta  sa  jaquette. 

—  Eh  bien,  citoyen,  à  l'ouvrage.  Nous 
allons  d'abord  nettoyer. 

Il  alla  derrière  le  chevalet,  qui  portait  une 
toile  représentant  un  chat,  et  prit  un  balai 
très  usé. 

—  Tenez,  balayez  pendant  que  je  vais 
me  préoccuper  de  l'éclairage. 

M.  Sa  val  prit  le  balai,  le  considéra  et  se 
mit  à  frotter  maladroitement  le  parquet  en 
soulevant  un  ouragan  de  poussière. 

Romantin  indigné  l'arrêta  : 

—  Vous  ne  savez  donc  pas  balayer, 
sacrebleu  !  Tenez,  regardez-moi. 

Et  il  commença  à  rouler  devant  lui  des 
tas  d'ordure  grise,  comme  s'il  n'eût  fait  que 
cela  toute  sa  vie  ;  puis  il  rendit  le  balai  au 
notaire,  qui  l'imita. 


UNE   SOIREE  T5 

En  cinq  minutes,  une  telle  fumée  de 
poussière  emplissait  l'atelier  que  Romantin 
demanda  : 

—  Où  Ôtes-Yous  ?  Je  ne  vous  vois  plus. 
M.  Saval,  qui  toussait,  se  rapprocha.  Le 

peintre  lui  dit  : 

—  Comment  vous  y  prendriez-vous  pour 
faire  un  lustre  ? 

L'autre  abasourdi  demanda  : 

—  Quel  lustre  ? 

—  Mais  un  lustre  pour  éclairer,  un  lustre 
avec  des  bougies. 

Le  notaire  ne  comprenait  point.  Il  ré- 
pondit : 

—  Je  ne  sais  pas. 

Le  peintre  se  mit  à  gambader  en  jouant 
des  castagnettes  avec  ses  doigts, 

—  Eh  bien  !  moi,  j'ai  trouvé,  monsei- 
gneur. 

Puis  il  reprit  avec  plus  de  calme  : 


76  UNE   SOIREE 

—  Vous  avez  bien  cinq  francs  sur  vous  ? 
M.  Saval  répondit  : 

—  Mais  oui. 
L'artiste  reprit  : 

—  Eh  bien  !  vous  allez  m'acheter  pour 
cinq  francs  de  bougies  pendant  que  je  vais 
aller  chez  le  tonneher. 

Et  il  poussa  dehors  le  notaire  en  habit. 
Au  bout  de  cinq  minutes,  ils  étaient  reve- 
nus rapportant,  l'un  des  bougies,  l'autre  un 
cercle  de  futaille.  Puis  Romantin  plongea 
dans  un  placard  et  en  tira  une  vingtaine  de 
bouteilles  vides,  qu'il  attacha  en  couronne 
autour  du  cercle.  Il  descendit  ensuite  em- 
prunter une  échelle  à  la  concierge,  après 
avoir  expliqué  qu'il  avait  obtenu  les  faveurs 
de  la  vieille  femme  en  faisant  le  portrait  de 
son  chat  exposé  sur  le  chevalet. 

Lorsqu'il  fut  remonté  avec  un  escabeau, 
il  demanda  à  M.  Saval  : 


UNE  SOIREE  '1 

—  Etes-vous  souple  ? 

L'autre  sans  comprendre  répondit  : 

—  Mais  oui. 

—  Eh  bien,  vous  allez  grimper  là-dessus 
et  m'attacher  ce  lustre-là  à  l'anneau  du  pla- 
fond. Puis  vous  mettrez  une  bougie  dans 
chaque  bouteille  et  vous  allumerez.  Je  vous 
dis  que  j"ai  le  génie  de  l'éclairage.  Mais  re- 
tirez votre  habit,  sacrebleu  !  vous  avez  l'air 
d'un  larbin. 

La  porte  s'ouvrit  brutalement  ;  une  femme 
parut,  les  yeux  brillants,  et  demeura  de- 
bout sur  le  seuil. 

Romantin  la  considérait  avec  une  épou- 
vante dans  le  regard. 

Elle  attendit  quelques  secondes,  croisa 
ses  bras  sur  sa  poitrine  ;  puis  d'une  voix 
aiguë,  vibrante,  e.xaspérée  : 

—  Ah  I  sale  mufle,  c'est  comme  ça  que 
tu  me  lâches  ? 


'8  UNE  SOIREE 

Romantin  ne  répondit  pas.  Elle  reprit  : 

—  Ahl  gredin.  Tu  faisais  le  gentil  encore 
en  m'en  voyant  à  la  campagne.  Tu  vas  voir 
un  peu  comme  je  vais  l'arranger  ta  fête. 
<)ui,  c'est  moi  qui  vais  les  recevoir  tes 
amis... 

Elle  s'animait: 

—  Je  vais  leur  en  flanquer  par  la  figure 
des  bouteilles  et  des  bougies... 

Romantin  prononça  d'une  voix  douce  : 

—  Mathilde... 

Mais  elle  ne  1  écoutait  pas.  elle  conti- 
nuait : 

—  Attends  un  peu.  mon  gaillard,  attends 
un  peu  ! 

Romantin  s'approcha,  essayant  de  lui 
prendre  les  mains  : 

—  Mathilde... 

Mais  elle  était  lancée,  maintenant;  elle 
allait,  ^•idant  sa  hotte  aux  gros  mots  et  son 


UNE  SOIREE  70 

sac  aux  reproches.  Cela  coulait  de  sa  bou- 
che comme  un  ruisseau  qui  roule  des  or- 
dures. Les  paroles  précipitées  semblaient 
se  battre  pour  sortir.  Elle  bredouillait,  bé- 
gayait, bafouillait,  retrouvant  soudain  de 
la  voix  pour  jeter  une  injure,  un  juron. 

Il  lui  avait  saisi  les  mains,  sans  qu'elle 
s'en  aperçût  ;  elle  ne  semblait  même  pas 
le  voir,  tout  occupée  à  parler,  à  soulager  son 
cœur.  Et  soudain  elle  pleura.  Les  larmes  lui 
coulaient  des  yeux  sans  qu'elle  arrêtât  le 
flux  de  ses  plaintes.  Mais  les  mots  avaient 
pris  des  intonations  criardes  et  fausses,  des 
notes  mouillées,  puis  des  sanglots  l'inter- 
rompirent. Elle  repartit  encore  deux  ou 
trois  fois,  arrêtée  soudain  par  un  étrangle- 
ment, et  enfin  se  tut,  dans  un  débordement 
de  larmes. 

Alors  il  la  serra  dans  ses  bras,  lui  baisant 
les  cheveux,  attendri  lui-même. 


80  UNE  SOIRÉE 

—  Mathilde,  ma  petite  Alathilde,  écoute. 
Tu  vas  être  bien  raisonnable.  Tu  sais,  si  je 
donne  une  fête,  c'est  pour  remercier  ces 
messieurs  de  ma  médaille  du  Salon.  Je  ne 
peux  pas  recevoir  de  femmes.  Tu  devrais 
comprendre  ça.  Avec  les  artistes,  ça  n'est 
pas  comme  avec  tout  le  monde. 

Elle  balbutia  dans  ses  pleurs  : 

—  Pourquoi  ne  me  l'as-tu  pas  dit  ? 
Il  reprit  : 

—  C'était  pour  ne  pas  te  fâcher,  ne  point 
te  faire  de  peine.  Ecoute,  je  vais  te  recon- 
duire chez  toi.  Tu  seras  bien  sage,  bien 
gentille,  tu  resteras  tranquillement  à  m'at- 
tendre  dans  le  dodo  et  je  reviendrai  sitôt 
que  ce  sera  fini. 

Elle  niurmura  : 

—  Oui,  mais  tu  ne  recommenceras 
pas  ? 

—  Non,  je  te  le  jure. 


UNE   SOIREE  81 

Il  se  tourna  vers  M.  Saval,  qui  venait 
d'accrocher  enfin  le  lustre  : 

—  Mon  cher  ami,  je  reviens  dans  cinq 
minutes.  Si  quelqu'un  arrivait  en  mon 
absence,  faites  les  honneurs  pour  moi, 
n'est-ce  pas  ? 

Et  il  entraîna  Mathilde,  qui  s'essuyait  les 
yeux  et  se  mouchait  coup  sur  coup. 

Resté  seul,  M.  Saval  acheva  de  mettre 
de  Tordre  autour  de  lui.  Puis  il  alluma  les 
bougies  et  attendit. 

Il  attendit  un  quart  d'heure,  une  demi- 
heure,  une  heure.  Komantin  ne  revenait 
pas.  Puis,  tout  à  coup,  ce  fut  dans  l'escalier 
un  bruit  effroyable,  une  chanson  hurlée  en 
chœur  par  vingt  bouches,  et  un  pas  rythmé 
comme  celui  d'un  régiment  prussien.  Les 
secousses  régulières  des  pieds  ébranlaient 
la  maison  tout  entière.  La  porte  s'ouvrit, 
une  foule  parut.  Hommes  et  femmes  à  la 


82  UNE    SOIREE 

file,  se  tenant  par  les  bras,  deux  par  deux, 
et  tapant  du  talon  en  cadence,  s'avancèrent 
dans  l'atelier  comme  un  serpent  qui  se 
déroule.  Ils  hurlaient  : 

Entrez  dans  mon  établissement. 
Bonnes  d'enfants  et  soldats!... 

M.  Saval,  éperdu,  en  grande  tenue,  res- 
tait debout  sous  le  lustre.  La  procession 
l'aperçut  et  poussa  un  hurlement  :  «  Un 
larbin  !  un  larbin  !  »  Et  se  mit  à  tourner 
autour  de  lui,  l'enfermant  dans  un  cercle 
de  vociférations.  Puis  on  se  prit  par  la  main 
et  on  dansa  une  ronde  affolée. 

11  essayait  de  s'expliquer  : 

—  Messieurs...  messieurs...  mesdames.. . 

Mais  on  ne  l'écoutait  pas.  On  tournait,  on 
sautait,  on  braillait. 

A  la  fin  la  danse  s'arrêta. 

M.  Saval  prononça  : 


UNE  SOIRÉE  83 

—  Messieurs... 

Un  grand  garçon  blond  et  barbu  jusqu'au 
nez  lui  coupa  la  parole  : 

—  Gomment  vous  appelez- vous,  mou 
ami  ? 

Le  notaire  effaré  prononça  : 

—  Je  suis  M.  Saval. 
Une  voix  cria  : 

—  Tu  veux  dire  Baptiste. 
Une  femme  dit  : 

—  Laissez-le  donc  tranquille,  ce  garçon  ; 
il  va  se  fâcher  à  la  fm.  Il  est  payé  pour  nous 
servir  et  pas  pour   se  faire  moquer  de  lui. 

Alors  M.  Saval  s'aperçut  que  chaque 
invité  apportait  ses  provisions.  L'un  tenait 
une  bouteille  et  l'autre  un  pâté.  Celui-ci  un 
pain,  celui-là  un  jambon. 

Le  grand  garçon  blond  lui  mit  dans  les 
bras  un  saucisson  démesuré  et  commanda  : 

—  Tiens,  va   dresser  le  buffet  dans  le 


84  UNE   SOIRÉE 

coin,  là-bas.  Tu  mettras  los  bouteilles  à  gau- 
che et  les  provisions  à  droite. 
Saval,  perdant  la  tête,  s'écria  : 

—  Mais,  messieurs,  je  suis  un  notaire  ! 
Il  y  eut  un  instant  de  silence,  puis  un  rire 

fou.  Un  monsieur  soupçonneux  demanda  : 

—  Gomment  ètes-vous  ici  ? 

11  s'expliqua,  racontant  son  projet  d'aller 
à  l'Opéra,  son  départ  de  Yernon,  son  arri- 
vée à  Paris,  toute  sa  soirée. 

On  s'était  assis  autour  de  lui  pour  l'écou- 
ter, on  lui  lançait  des  mots  ;  on  l'appelait 
Schéhérazade. 

Romantin  ne  revenait  pas.  D'autres  in- 
vités arrivaient.  On  leur  présentait  M.  Saval 
pour  quil  recommençât  son  histoire.  Il  refu- 
sait, on  le  forçait  à  raconter;  on  l'attacha 
sur  une  des  trois  chaises,  entre  deux  femmes 
qui  lui  versaient  sans  cesse  à  boire.  Il  bu- 
vait, il  riait,  il  parlait,  il   chantait  aussi.  Il 


UNE   SOIREE  h:\ 

voulut    danser  avec  sa   chaise,    il   tomba. 

A  partir  de  ce  moment,  il  oublia  tout.  Il 
lui  sembla  pourtant  qu'on  le  déshabillait, 
qu'on  le  couchait,  et  qu'il  avait  mal  au 
ereur. 

Il  faisait  grand  jour  quand  il  s'éveilla, 
étendu,  au  fond  d'un  placard,  dans  un  lit 
qu'il  ne  connaissait  pas. 

Une  vieille  femme,  un  balai  à  la  main, 
le  regardait  d'un  air  furieux.  A  la  fin,  elle 
prononça  : 

—  Salop,  va  !  Salop!  Si  c'est  permis  de  se 
soûler  comme  ça  ! 

11  s'assit  sur  son  séant,  il  se  sentait  mal 
à  son  aise.  Il  demanda  : 

—  Oïl  suis-je  ? 

—  Où  vous  êtes,  salop?  Vous  êtes  gris. 
Allez-vous  bientôt  décaniller,  et  plus  vite 
que  ça! 

Il  voulut  se  lever.  Il  était  nu  dans  ce  lit. 


86  UNE  SOIREE 

Ses  habits   avaient  disparu.   11  prononça  : 

—  Madame,  je...! 

Puis  il  se  souvint...  Que  faire?  Il  de- 
manda : 

—  Monsieur  Romantin  n'est  pas  rentré  ? 
La  concierge  vociféra  : 

—  Voulez-vous  bien  décaniller,  qu'il  ne 
vous  trouve  pas  ici  au  moins  I 

M.  Saval  confus  déclara  : 

—  Je  n'ai  plus  mes  habits,  on  me  les  a- 
pris. 

11  dut  attendre,  expliquer  son  cas,  préve- 
nir ses  amis,  emprunter  de  l'argent  pour 
se  vêtir.  Il  ne  repartit  que  le  soir. 

Et  quand  on  parle  musique  chez  lui, 
dans  son  beau  salon  de  Vernon,  il  déclare 
avec  autorité  que  la  peinture  est  un  art  fort 
inférieur. 


JADIS 


Le  château  de  style  ancien  est  sur  une 
colline  boisée  ;  de  grands  arbres  l'entou- 
rent d'une  verdure  sombre  :  et  le  parc  in- 
fini étend  ses  perspectives  tantôt  sur  des 
profondeurs  de  forêt,  tantôt  sur  les  pays 
environnants.  A  quelques  mètres  de  la 
façade  se  creuse  un  bassin  de  pierre  où  se 
baignent  des  dames  de  marbre  ;  d'autres 
bassins  étages  se  succèdent  jusqu'au  pied 
du  coteau,  et  une  source  emprisonnée  roule 
ses  cascades  de  l'un  à  l'autre. 

Du  manoir  qui   fait  des   grâces  comme 


88  JADIS 

une  coquette  surannée,  jusqu'aux  grottes 
incrustées  de  coquillages,  et  où  sommeil- 
lent des  amours  d'un  autre  siècle,  tout, 
en  ce  domaine  antique,  a  gardé  la  physio- 
nomie des  vieux  âges  ;  tout  semble  parler 
encore  des  coutumes  anciennes,  des  mœurs 
d'autrefois,  des  galanteries  passées,  et  des 
élégances  légères  oii  s'exerçaient  nos 
aïeules. 

Dans  un  petit  salon  Louis  XV,  dont  les  - 
murs  sont  couverts  de  bergers  marivau- 
dant avec  des  bergères,  de  belles  dames 
à  paniers  et  de  messieurs  galants  et  fri- 
sés, une  toute  vieille  femme  qui  semble 
morte  aussitôt  qu'elle  ne  remue  plus  est 
presque  couchée  dans  un  grand  fauteuil 
et  laisse  pendre  de  chaque  coté  ses  mains 
osseuses  de  momie. 

Son  regard  voilé  se  perd  au  loin  par  la 
campagne,   comme  pour   suivre  à  travers 


JADIS  89 

le  parc  des  visions  de  sa  jeunesse.  Un 
souffle  d'air  parfois  arrive  par  la  fenêtre 
ouverte,  apporte  des  senteurs  d'herbes  et 
des  parfums  de  fleurs.  Il  fait  voltiger  ses 
cheveux  blancs  autour  de  son  front  ridé  et 
les  souvenirs  vieux  dans  sa  pensée. 

A  ses  côtés,  sur  un  tabouret  de  tapis- 
serie, une  jeune  fille  aux  longs  cheveux 
blonds  tressés  sur  le  dos,  brode  un  orne- 
ment d'autel.  Elle  a  des  yeux  rêveurs,  et, 
pendant  que  travaillent  ses  doigts  agiles, 
on  voit  qu'elle  songe. 

Mais  l'aïeule  a  tourné  la  tète. 

—  Berthe,  dit-elle,  lis -moi  donc  un  peu 
les  gazettes,  afin  que  je  sache  encore  quel- 
quefois ce  qui  se  passe  en  ce  monde. 

La  jeune  fille  prit  un  journal  et  le  par- 
courut du  regard. 

—  Il  y  a  beaucoup  de  politique,  grand'- 
mère,  faut-il  passer? 


90  JADIS 

—  Oui,  oui,  mignonne.  N'y  a-t-il  pas 
d'histoires  d'amour?  La  galanterie  est 
donc  morte  en  France  qu'on  ne  parle  plus 
d'enlèvements  ni  d'aventures  comme  autre- 
fois. 

La  jeune  fille  chercha  longtemps. 

—  Voilà,  dit-elle.  C'est  intitulé  :  «  Dra- 
me d'amour  ». 

La  vieille  femme  sourit  dans  ses  rides. 

—  Lis-moi  cela. 

Et  Berthe  commença.  C'était  une  his- 
toire de  vitriol.  Une  femme,  pour  se  ven- 
ger d'une  maîtresse  de  son  mari,  lui  avait 
brûlé  le  visage  et  les  veux.  Elle  était  sor- 
tie  des  Assises  acquittée,  innocentée,  aux 
applaudissements  de  la  foule. 

L'aïeule  s'agitait  sur  son  siège  et  répétait  : 

—  C'est  affreux,  mais  c'est  affreux  celai 
Trouve-moi  donc  autre  chose,  mignonne. 

Berthe  chercha;  et,  plus  loin,  toujours 


JADIS  91 

aux  tribunaux,  se  mit  à  lire  :  a  Sombre 
drame.  »  Une  demoiselle  de  magasin,  déjà 
mûre,  s'était  laissé  choir  entre  les  bras 
d'un  jeune  homme  :  puis,  pour  se  venger 
de  son  amant,  dont  le  cœur  était  volage, 
f^lle  lui  avait  tiré  un  coup  de  revolver.  Le 
malheureux  resterait  estropié.  Les  jurés, 
gens  moraux,  prenant  parti  pour  lamour 
illégitime  de  la  meurtrière,  l'avaient  acquit- 
tée honorablement. 

Cette  fois,  la  vieille  grandmère  se  révolta 
tout  à  fait.  et.  la  voix  tremblante  : 

—  Mais. vous  êtes  donc  fous  aujourd'hui? 
Vous  êtes  fous  !  Le  bon  Dieu  vous  a  donné 
l'amour,  la  seule  séduction  de  la  vie  ; 
l'homme  y  a  joint  la  galanterie,  la  seule  dis- 
traction de  nos  heures,  et  voilà  que  vous  y  ' 
mêlez  du  vitriol  et  du  revolver,  comme  on 
mettrait  de  la  boue  dans  un  flacon  de  vin 
d'Espagne. 


92  JADIS 

Berthe  ne  paraissait  pas  comprendre  l'in- 
dignation de  son  aïeule. 

—  Mais,  grand'mère,  cette  femme  s'est 
vengée.  Songe  donc,  elle  était  mariée,  et 
son  mari  la  trompait. 

La  grand'mère  eut  un  soubresaut. 

—  Quelles  idées  vous  donne-t-on,  à  vous 
autres  jeunes  filles,  aujourd'hui'? 

Berthe  répondit  : 

—  Mais  le  mariage,  c'est  sacré,  gi'and'- 
mère  ! 

L'aïeule  tressaillit  en  son  cœur  de  femme 
née  encore  au  grand  siècle  galant, 

—  C'est  l'amour  qui  est  sacré,  dit-elle. 
Ecoute,  fillette,  une  vieille  qui  a  vu  trois 
générations  et  qui  en  sait  long,  bien  long 
sur  les  hommes  et  sur  les  femmes.  Le  ma- 
riage et  l'amour  n'ont  rien  à  voir  ensemble. 
On  se  marie  pour  fonder  une  famille,  et  on 
forme  des  familles  pour  constituer  la  so- 


JADIS  93 

ciété.  La  société  ne  peut  pas  se  passer  du 
mariage.  Si  la  société  est  une  chaîne,  cha- 
que famille  en  est  un  anneau.  Pour  souder 
ces  anneaux-là  on  cherche  toujours  les  mé- 
taux pareils.  Quand  on  se  marie  il  faut  unir 
les  convenances,  combiner  les  fortunes, 
joindre  les  races  semblables,  travailler  pour 
l'intérêt  commun  qui  est  la  richesse  et  les 
enfants.  On  ne  se  marie  qu'une  fois,- fillette, 
parce  que  le  monde  l'exige,  mais  on  peut 
aimer  vingt  fois  dans  sa  vie,  parce  que  la 
nature  nous  a  faits  ainsi.  Le  mariage,  c'est 
une  loi,  vois-tu,  et  l'amour  c'est  un  instinct 
qui  nous  pousse  tantôt  à  droite,  tantôt  à 
gauche.  On  a  fait  des  lois  qui  combattent 
nos  instincts,  il  le  fallait  ;  mais  les  instincts 
toujours  sont  les  plus  forts,  et  on  ne  devrait 
pas  trop  leur  résister,  puisqu'ils  viennent 
de  Dieu,  tandis  que  les  lois  ne  viennent  que 
des  hommes. 


04  JADIS 

Si  on  ne  parfumait  pas  la  vie  avec  de 
l'amour,  le  plus  d'amour  possible,  mi- 
gnonne, comme  on  met  du  sucre  dans  les 
drogues  pour  les  enfants,  -personne  ne  vou- 
drait la  prendre  telle  qu'elle  est. 

Berthe,  effarée,  ouvrait  ses  grands  yeux. 
Elle  murmura  : 

—  Oh!  grand'mère,  grand'mère,  on  ne 
peut  aimer  qu'une  fois. 

L'aïeule  leva  vers  le  ciel  ses  mains  trem- 
blantes, comme  pour  invoquer  encore  le 
Dieu  défunt  des  galanteries.  Elle  s'écria 
indignée  : 

—  Vous  êtes  devenus  une  race  de  vilains, 
une  race  du  commun.  Depuis  la  Révolution 
le  monde  n'est  plus  reconnaissable.  Vous 
avez  mis  des  grands  mots  dans  toutes  les 
actions,  et  des  devoirs  ennuyeux  à  tous  les 
coins  de  l'existence  ;  vous  croyez  à  l'égalité 
et  à  la  passion  éternelle.  Des  gens  ont  fait 


JADIS  9o 

des  vers  pour  vous  dire  qu'on  mourait 
d'amour.  De  mon  temps  on  faisait  des  vers 
pour  apprendre  aux  hommes  à  aimer  toutes 
1(3S  femmes.  Et  nous!...  Quand  un  gentil- 
homme nous  plaisait,  fillette,  on  lui  en- 
voyait un  page.  Et  quand  il  nous  venait  au 
cœur  un  nouveau  caprice,  on  avait  vite  fait 
de  congédier  le  dernier  amant...  à  moins 
qu'on  ne  les  gardât  tous  les  deux... 

La  vieille  souriait  d'un  sourire  pointu  ; 
et  dans  son  œil  gris  une  mab'ce  brillait,  la 
mahce  spirituelle  et  sceptique  de  ces  gens 
qui  ne  se  croyaient  point  de  la  même  pâte 
(jue  les  autres  et  qui  vivaient  en  maîtres 
pour  qui  ne  sont  point  faites  les  croyances 
communes. 

La  jeune  fille,  toute  pâle,  balbutia  : 
—  Alors  les  femmes  n'avaient  pas  d'hon- 
neur. 

La  grand'mère  cessa  de  sourire.  Si  elle 


96  JADIS 

avait  gardé  dans  rame  quelque  chose  de 
l'ironie  de  Voltaire,  elle  avait  aussi  un  peu 
de  la  philosophie  enflammée  de  Jean-Jac- 
ques :  —  Pas  d'honneur  I  parce  qu'on 
aimait,  qu'on  osait  le  dire  et  môme  s'en 
vanter?  Mais,  fillette,  si  une  de  nous,  parmi 
les  plus  grandes  dames  de  France,  était 
demeurée  sans  amant,  toute  la  cour  en 
aurait  ri.  Celles  qui  voulaient  vivre  autre- 
ment n'avaient  qu'à  entrer  au  couvent.  Et 
vous  vous  imaginez  peut-être  que  vos  ma- 
ris n'aimeront  que  vous  dans  toute  leur  vie. 
Gomme  si  ça  se  pouvait,  vraiment.  Je  te 
dis,  moi,  que  le  mariage  est  une  chose 
nécessaire  pour  que  la  Société  vive,  mais 
qu'il  n'est  pas  dans  la  nature  de  notre  race, 
entends-tu  bien?  Il  n'y  a  dans  la  vie  qu'une 
bonne  chose,  c'est  l'amour. 

Et     comme   vous     le    comprenez    mal, 
comme  vous  le  gâtez,  vous  en  faites  quel- 


JADIS  97 

que  chose  de  solennel  comme  un  saci*ement, 
ou  quelque  chose  qu'on  achète  comme  une 
robe. 

La  jeune  fille  prit  en  ses  mains  trem- 
blantes les  mains  ridées  de  la  vieille. 

—  Tais-toi,  grand'mère,  je  t'en  supplie. 
Et,  à  genoux,  les  larmes  aux  yeux,  elle 

demandait  au  ciel  une  grande  passion, 
une  seule  passion  éternelle,  selon  le  rêve 
des  poètes  modernes,  tandis  que  raïeule,  la 
baisant  au  front,  toute  pénétrée  encore  de 
cette  charmante  et  saine  raison  dont  les 
philosophes  galants  saupoudrèrent  le  dix- 
huitième  siècle,  murmurait  : 

—  Prends  garde,  pauvre  mignonne  ;  si 
tu  crois  à  des  folies  pareilles,  tu  seras  bien 
malheureuse. 


LE  VENGEUR 


Quand  M.  Antoine  Leuillet  épousa 
j\jme  yeuve  Mathilde  Souris,  il  était  amou- 
reux d'elle  depuis  bientôt  dix  ans. 

M,  Souris  avait  été  son  ami,  son  vieux 
camarade  de  collège.  Leuillet  l'aimait  beau- 
coup, mais  le  trouvait  un  peu  godiche.  Il 
disait  souvent  :  «  Ce  pauvre  Souris  n'a  pas 
inventé  la  poudre.  » 

Quand  Souris  épousa  M"^  Mathilde  Du- 
val,  Leuillet  fut  surpris  et  un  peu  vexé,  car 
il  avait  pour  elle  un  léger  béguin.  C'était  la 
fille  d'une  voisine,  ancienne  mercière  retirée 

1  Y oir  Bel  Ami,  2"-' partie,  fin  du  chapitre  ii. 


100  LE  VENGEUR 

avec  une  toute  petite  fortune.  Elle  était 
jolie,  fine,  intelligente.  Elle  prit  Souris  pour 
son  argent. 

Alors  Leuillet  eut  d'autres  espoirs.  Il  fit 
la  cour  à  la  femme  de  son  ami.  Il  était  bien 
de  sa  personne,  pas  bête,  riche  aussi.  Il  se 
croyait  sûr  du  succès  ;  il  échoua.  Alors  il 
devint  amoureux  tout  à  fait,  un  amoureux 
que  son  intimité  avec  le  mari  rendait  dis- 
cret, timide,  embarrassé.  M™*^  Souris  crut 
qu'il  ne  pensait  plus  à  elle  avec  des  idées 
entreprenantes  et  devint  franchement  son 
amie.  Cela  dura  neuf  ans. 

Or,  un  matin,  un  commissionnaire  ap- 
porta à  Leuillet  un  mot  éperdu  de  la  pauvre 
femme.  Souris  venait  de  mourir  subitement 
de  la  rupture  d'un  anévrisme. 

Il  eut  une  secousse  épouvantable,  car  ils 
étaient  du  même  âge,  mais  presque  aussitôt 
une  sensation  de  joie  profonde,  de  soula- 


LE  VENGEUR  lOl 

gement  infini,  de  délivrance  lui  pénétra  le 
corps  et  l'âme.  M™^  Souris  était  libre. 

Il  sut  montrer  cependant  l'air  affligé  qu'il 
fallait,  il  attendit  le  temps  voulu,  observa 
toutes  les  convenances.  Au  bout  de  tjuinze 
mois,  il  épousa  la  veuve. 

On  jugea  cet  acte  naturel  et  même  géné- 
reux. C'était  le  fait  d'un  bon  ami  et  d'un 
honnête  homme. 

Il  fut  heureux  enfin,  tout  à  fait  heureux. 


Ils  vécurent  dans  la  plu«  cordiale  intimité, 
s'étant  compris  et  appréciés  du  premier 
coup.  Ils  n'avaient  rien  de  secret  l'un  pour 
l'autre  et  se  racontaient  leurs  plus  intimes 
pensées.  Leuillet  aimait  sa  femme  mainte- 
nant d'un  amour  tranquille  et  confiant  ;  il 
l'aimait  comme  une  compagne  tendre  et 
dévouée  qui  est  une  égale  et  une  confidente. 

6. 


102  LE  VENGEUR 

Mais  il  lui  restait  à  l'âme  une  singulière  et 
inexplicable  rancune  contre  feu  Souris  qui 
avait  possédé  cette  femme  le  premier,  qui 
avait  eu  la  fleur  de  sa  jeunesse  et  de  son 
àme,  qui  l'avait  même  un  peu  dépoétisée. 
Le  souvenir  du  mari  mort  gâtait  la  félicité 
du  mari  vivant  ;  et  cette  jalousie  posthume 
harcelait  maintenant  jour  et  nuit  le  cœur  de 
Leuillet. 

Il  en  arrivait  à  parler  sans  cesse  de 
Souris,  à  demander  sur  lui  mille  détails 
intimes  et  secrets,  à  vouloir  tout  connaître 
de  ses  habitudes  et  de  sa  personne.  Et  il  le 
poursuivait  de  railleries  jusqu'au  fond  de 
son  tombeau,  rappelant  avec  complaisance 
ses  travers,  insistant  sur  ses  ridicules, 
appuyant  sur  ses  défauts. 

A  tout  moment  il  appelait  sa  femme,  d'un 
bout  à  l'autre  de  la  maison  : 
'  —  Hé  !  Mathilde? 


LE  VENGEUR  103 

—  Voilà,  mon  ami. 

—  Viens  me  dire  un  mot. 

■Elle  arrivait  toujours  souriante,  sachant 
bien  qu'on  allait  parler  de  Souris  et  flat- 
tant cette  manie  inoGensive  de  son  nouvel 
époux. 

—  Dis  donc,  te  rappelles-tu  un  jour  oii 
Souris  a  voulu  me  démontrer  comme  quoi 
les  petits  hommes  sont  toujours  plus  aimés 
que  les  grands. 

Et  il  se  lançait  en  des  réflexions  désa- 
gréables pour  le  défunt  qui  était  petit,  et 
discrètement  avantageuses  pour  lui,  Leuil- 
let,  qui  était  grand. 

Et  M"^^  Leuillet  lui  laissait  entendre  qu'il 
avait  bien  raison,  bien  raison  ;  et  elle  riait 
de  tout  son  cœur,  se  moquant  doucement 
de  l'ancien  époux  pour  le  plus  grand  plaisir 
du  nouveau  qui  finissait  toujours  par  ajou- 
ter : 


t04  LE  VENGEUR 

—  C'est  égal,  ce  Souris,  quel  godiche. 


Ils  étaient  heureux,  tout  à  fait  heureux. 
Et  Leuillet  ne  cessait  de  prouver  à  sa 
femme  son  amour  inapaisé  par  toutes  les 
manifestations  d'usage. 

Or,  une  nuit,  comme  ils  ne  parvenaient 
point  à  s'endormir,  émus  tous  deux  par  un 
regain  de  jeunesse,  Leuillet  qui  tenait  sa' 
femme  étroitement  serrée  en  ses  bras  et  qui 
l'embrassait  à  pleines  lèvres,  lui  demanda 
tout  à  coup  : 

—  Dis  donc,  chérie. 

—  Hein  ? 

—  Souris...  c'est  difficile  ce  (|ue  je  vais 
te  demander  —  Souris  était-il  bien...  bien 


amoureux 


.  •> 


Elle    lui  rendit    un  gros  baiser,  et  mur- 
mura :  a  Pas  tant  que  toi,  mon  chat.  » 


LE  VENGEUR  105 

Il  fut  flatté  dans  son  amour-propre 
d'homme  et  reprit  :  «  Il  devait  être... 
godiche...  dis  ?  » 

Elle  ne  répondit  pas.  Elle  eut  seulement 
un  petit  rire  de  mahce  en  cachant  sa  figure 
dans  le  cou  de  son  mari. 

Il  demanda  :  «  Il  devait  être  très  godiche, 
et  pas...  pas...  comment  dirai-je...  pas 
habile  ?  » 

Elle  fit  de  la  tête  un  léger  mouvement 
qui  signifiait  :  u  Non...  pas  habile  du  tout.  » 

Il  reprit  :  «  Il  devait  bien  t'ennuyer,  la 
nuit,  hein  ?  » 

•  Elle  eut.  cette  fois,  un  accès  de  franchise 
en  répondant  :  «  Oh  !  oui  î  » 

II  l'embrassa  de  nouveau  pour  cette  pa- 
role et  murmura  :  «  Quelle  brute  c'était  ! 
Tu  n'étais  pas  heureuse  avec  lui  ?  » 

Elle  répondit  :  «  Non.  Ça  n'était  pas  gai 
tous  les  jours.  » 


106  LE  VENGEUR 

Leuillet  se  sentit  enchanté,  établissant  en 
son  esprit  une  comparaison  toute  à  son 
avantage  entre  l'ancienne  situation  de  sa 
femme  et  la  nouvelle. 

Il  demeura  quelque  temps  sans  parler, 
puis  il  eut  une  secousse  de  gaieté  et 
demanda  :  ^ 

—  Dis  donc  ? 

—  Quoi  ? 

—  Veux-tu  être  bien  franche,  bien  fran-- 
che  avec  moi  ? 

—  Mais  oui,  mon  ami. 

—  Eh  bien,  là,  vrai,  est-ce  que  tu  n'as 
jamais  eu  la  tentation  de  le...  de  le...  de  le 
tromper,  cet  imbécile  de  Souris  ? 

M"^*^  Leuillet  fit  un  petit  u  Oh  !  »  de 
pudeur  et  se  cacha  encore  plus  étroitement 
dans  la  poitrine  de  son  mari.  Mais  il  s'aper- 
çut qu'elle  riait. 

Il  insista.  —  Là,  vraiment,  avoue-le  ?  Il 


LE  VENGEUR  107 

avait  si  bien  une  tète  de  cocu,  cet  animal- 
là  !  Ce  serait  si  drôle,  si  drôle  !  Ce  bon 
Souris.  Voyons,  voyons,  ma  chérie,  tu  peux 
bien  me  dire  ça,  à  moi,  à  moi,  surtout. 

Il  insistait  sur  «  à  moi  »,  pensant  bien 
que  si  elle  avait  eu  quelque  goût  pour  trom- 
per Souris,  c'est  avec  lui,  Leuillet,  qu'elle 
l'aurait  fait  :  et  il  frémissait  de  plaisir  dans 
l'attente  de  cet  aveu,  sûr  que  si  elle  n'avait 
pas  été  la  femme  vertueuse  qu'elle  était,  il 
l'aurait  obtenue  alors. 

Mais  elle  ne  répondait  pas,  riant  toujours 
comme  au  souvenir  d'une  chose  infiniment 
comique. 

Leuillet,  à  son  tour,  se  mit  à  rire  à  cette 
pensée  qu'il  aurait  pu  faire  Souris  cocu  ! 
Quel  bon  tour  !  Quelle  belle  farce  I  Ah,  oui, 
la  bonne  farce,  vraiment  ! 

Il  balbutiait,  tout  secoué  par  sa  joie  : 
«  Ce  pauvre  Souris,  ce  pauvre  Souris,    ah, 


108  LE  VENGEUR 

oui,  il  en  avait  latôte  ;   ah,  oui,  ah,  oui  !  » 

M""^  Leuillet  maintenant  se  tordait  sous 
les  draps,  riant  à  pleurer,  poussant  presque 
des  cris. 

Et  Leuillet  répétait  :  «  Allons,  avoue-le, 
avoue-le.  Sois  franche.  Tu  comprends  bien 
que  ça  ne  peut  pas  m'ètre  désagréable,  à 
moi.  » 

Alors  elle  balbutia,  en  étouffant  :  «  Oui, 
oui.  >:> 

Son  mari  insistait  :  «  Oui.  quoi?  voyons, 
dis  tout.  M 

Elle  ne  rit  plus  que  d'une  façon  discret i 
et,  haussant  la  bouche  jusqu'aux  oreilles 
de  Leuillet  qui  s'attendait  à  une  agréable 
confidence,  elle  murmura  :  «  Oui...  je  l'ai 
trompe.   ■> 

Il  sentit  un  frisson  de  glace  qui  lui  courui 
jusque  dans  les  os,  et  bredouilla,  éperdu  : 
<^  Tu...  tu...  l'as...  trompé...  tout  à  fait?» 


LE  VENGEUR  109 

Elle  crut  encore  qu'il  trouvait  la  chose 
infiniment  plaisante  et  répondit  :  «  Oui... 
tout  à  fait...  tout  à  fait.  » 

Il  fut  obligé  de  s'asseoir  dans  le  lit  tant  il 
se  sentit  saisi,  la  respiration  coupée,  boule- 
versé comme  s'il  venait  d'apprendre  qu'il 
était  lui-même  cocu. 

Il  ne  dit  rien  d'abord;  puis,  au  bout  de 
(|uelques  secondes,  il  prononça  simplement  : 
.  Ah  !  » 

Elle  avait  aussi  cessé  de  rire,  comprenant 
trop  tard  sa  faute. 

Leuillet,  enfin,  demanda  :  «  Et  avec 
qui  ?  » 

Elle  demeura  muette,  cherchant  une  ar- 
gumentation. 

Il  reprit  :  «  Avec  qui  ?  » 

Elle  dit  enfin  :  «  Avec  un  jeune  homme.» 

Il  se  tourna  vers  elle  brusquement,  et, 
d'une  voix  sèche  :   «  Je  pense  bien  que  ce 


110  LE  VENGEUR 

n'est  pas  avec  une  cuisinière.  Je  te  demande 
quel  jeune  homme,  entends-tu?  » 

Elle  ne  répondit  rien.  11  saisit  le  drap 
dont  elle  se  couvrait  la  tête  et  le  rejeta  au 
milieu  du  lit,  répétant  : 

—  Je  veux  savoir  avec  quel  jeune  homme, 
entends-tu  ? 

Alors  elle  prononça  péniblement  :  «  Je 
voulais  rire.  » 

Mais  il  frémissait  de  colère  :  »  Quoi? 
Comment?  Tu  voulais  rire  ?  Tu  te  moquais 
de  moi,  alors?  Mais  je  ne  me  paye  pas  de 
ces  défaites-là,  entends-tu  ?  Je  te  demande 
le  nom  du  jeune  homme  ?  » 

Elle  ne  répondit  pas,  demeurant  sur  le 
dos,  immobile. 

Il  lui  prit  le  bras  qu'il  serra  vivement  : 
«  M'entends-tu,  à  la  fin?  Je  prétends  que  tu 
me  répondes  quand  je  te  parle.  » 

Alors  elle  prononça  nerveusement  :  «  Je 


LE  VENGEUR  lit 

crois  que  tu  deviens  fou,  laisse-moi  tran- 
quille I  1) 

11  tremblait  de  fureur,  ne  sachant  plus 
que  dire,  exaspéré,  et  il  la  secouait  de  toute 
sa  force,  répétant  :  «  M'entends-tu?  m'en- 
tends-tu? » 

Elle  fît  pour  se  dégager  un  geste  brusque, 
et  du  bout  des  doigts  atteignit  le  nez  de  son 
mari.  Il  eut  une  rage,  se  croyant  frappé,  et 
d'un  élan  il  se  rua  sur  elle. 

11  la  tenait  maintenant  sous  lui.  la  giflant 
de  toute  sa  force  et  criant  :  u  Tiens,  tiens, 
tiens,  voilà,  voilà,  gueuse,  catin  !  ca- 
tin  !  » 

Puis  quand  il  fut  essoufflé,  à  bout  d'éner- 
gie, il  se  leva,  et  se  dirigea  vers  la  commode 
pour  se  préparer  un  verre  d'eau  sucrée  à  la 
fleur  d'oranger,  car  il  se  sentait  brisé  à  dé- 
faillir. 

Et  elle  pleurait  au  fond  du  lit.   poussant 


112  LE  VENGEUR 

de  gros  sanglots,  sentant  tout  son  bonheur 
fini,  par  sa  faute. 

Alors,  au  milieu  des  larmes,  elle  balbu- 
tia :  «  Ecoute>  Antoine,  viens  ici,  je  t'ai 
menti,  tu  vas  comprendre,  écoute.  » 

Et,  prête  à  la  défense  maintenant,  armée 
de  raisons  et  de  ruses,  elle  souleva  un  peu 
sa  tête  ébouriffée  dans  son  bonnet  chaviré. 

Et  lui,  se  tournant  vers  elle,  s'approcha, 
honteux  d'avoir  frappé,  mais  sentant  vivre 
au  fond  de  son  cœur  de  mari  une  haine  iné- 
puisable contre  cette  femme  qui  avait  trompé 
l'autre,  Souris. 


L'ATTESTE 


On  causait,  entre  hommes,  après  dîner, 
dans  le  fumoir.  On  parlait  de  successions 
inattendues,  d'héritages  bizarres.  Alors 
M.  Le  Brument,  qu'on  appelait  tantôt  l'il- 
lustre maître,  tantôt  l'illustre  avocat,  vint 
s'adosser  à  la  cheminée. 

—  J'ai,  dit-il,  à  rechercher  en  ce  moment 
un  héritier  disparu  dans  des  circonstances 
particulièrement  terribles.  C'est  là  un  de 
ces  drames  simples  et  féroces  de  la  vie  com- 
mune ;  une  affaire  qui  peut  arriver  tous  les 
jours,  et  qui  est  cependant  une  des  plus 
épouvantables  que  je  connaisse.  La  voici  : 


114  L'ATTExXTE 

Je  fus  appelé,  voici  à  peu  près  six  mois, 
auprès  d'une  mourante.  Elle  me  dit  : 

—  Monsieur,  je  voudrais  vous  charger  de 
la  mission  la  plus  délicate,  la  plus  difficile 
et  la  plus  longue  qui  soit.  Prenez,  s'il  vous 
plaît,  connaissance  de  mon  testament,  là, 
sur  cette  table.  Une  somme  de  cinq  raille 
francs  vous  est  léguée,  comme  honoraires, 
si  vous  ne  réussissez  pas,  et  de  cent  mille 
francs  si  vous  réussissez.  Il  faut  retrouver 
mon  fils,  après  ma  mort. 

Elle  me  pria  de  l'aider  à  s'asseoir  dans 
son  lit,  pour  parler  plus  facilement,  car  sa 
voix  saccadée,  essoufflée,  sifflait  dans  sa 
gorge. 

Je  me  trouvais  dans  une  maison  fort 
riche.  La  chambre  luxueuse,  d'un  luxe  sim- 
ple, était  capitonnée  avec  des  étoffes  épaisses 
comme  des  murs,  si  douces  à  l'œil  qu'elles 
donnaient    une    sensation    de    caresse,   si 


L'ATTENTE  115 

muettes  que  les  paroles  semblaient  y  entrer, 
y  disparaître,  y  mourir. 

L'agonisante  reprit  : 

—  Vous  êtes  le  premier  être  à  qui  je 
vais  dire  mon  horrible  histoire.  Je  tâcherai 
d'avoir  la  force  d'aller  jusqu'au  bout.  Il  faut 
que  vous  n'ignoriez  rien  pour  avoir,  vous  que 
je  sais  être  un  homme  de  cœur  en  même 
temps  qu'un  homme  du  monde,  le  désir 
sincère  de  m'aider  de  tout  votre  pouvoir. 

»  Ecoutez-moi. 

»  Avant  mon  mariage,  j'avais  aimé  un 
jeune  homme  dont  ma  famille  repoussa  la 
demande,  parce  qu'il  n'était  pas  assez  riche. 
~  J'épousai,  peu  de  temps  après,  un  homme 
fort  riche.  Je  l'épousai  par  ignorance,  par 
crainte,  par  obéissance,  par  nonchalance, 
comme  épousent  les  jeunes  filles. 

»  J'en  eus  un  enfant,  un  garçon.  Mon 
mari  mourut  au  bout  de  quelques  années. 


110  LATTEXTE 

»  Celui  que  j'avais  aimé  s'était  marié  à 
son  tour.  Quand  il  me  vit  veuve,  il  éprouva 
une  horrible  douleur  de  n'être  plus  libre.  11 
me  vint  voir,  il  pleura  et  sanglota  devant 
moi  à  me  briser  le  cœur.  Il  devint  mon  ami. 
J'aurais  dû,  peut-être,  ne  le  pas  recevoir. 
Que  voulez-vous?  j'étais  seule,  si  triste,  si 
seule,  si  désespérée  !  Et  je  l'aimais  encore. 
Comme  on  souffre,  parfois  I 

»  Je  n'avais  que  lui  au  monde,  mes  pa- 
rents étant  morts  aussi.  Il  venait  souvent  ; 
il  passait  des  soirs  entiers  auprès  de  moi. 
Je  n'aurais  pas  dû  le  laisser  venir  si  sou- 
vent, puisqu'il  était  marié.  Mais  je  n'avais 
pas  la  force  de  l'en  empêcher. 

»  Que   vous  dirai-je?...    il   devint   mon    . 
amant  !  Gomment  cela  s'est-il  fait  ?  Est-ce 
([uc  je  le  sais?  Est-ce  qu'on  sait!   Croyez- 
vous  qu'il  puisse  en  être  autrement  quand 
deux  créatures  humaines  sont  poussées  l'une 


L'ATTENTE  H^ 

vers  l'autre  par  cette  force  irrésistible  de 
l'amour  partagé?  Croyez-vous,  monsieur, 
qu'on  puisse  toujours  résister,  toujours 
lutter,  toujours  refuser  ce  que  demande 
avec  des  prières,  des  supplications,  des 
larmes,  des  paroles  affolantes,  des  agenouil- 
lements, des  emportements  de  passion, 
l'homme  qu'on  adore,  qu'on  voudrait  voir 
heureux  en  ses  moindres  désirs,  qu'on  vou- 
drait accabler  de  toutes  les  joies  possibles 
et  qu'on  désespère;  pour  obéir  à  l'honneur 
du  monde  ?  Quelle  force  il  faudrait,  quel 
renoncement  au  bonheur,  quelle  abnégation, 
et  même  quel  égoïsme  d'honnêteté,  n'est-il 
pas  vrai  ? 

»  Enfm,  monsieur,  je  fiis  sa  maîtresse; 
et  je  fus  heureuse.  Pendant  douze  ans,  je 
fus  heureuse.  J'étais  devenue,  et  c'est  là 
ma  plus  grande  faiblesse  et  ma  grande  lâ- 
cheté, j'étais  devenue  l'amie  de  sa  femme. 

7. 


118  L'ATTENTE 

»  Nous  élevions  mon  fils  ensemble,  nous 
en  faisions  un  homme,  un  homme  véritable, 
inteUigent,  plein  de  sens  et  de  volonté, 
d'idées  généreuses  et  larges.  L'enlant  attei- 
gnit dix-sept  ans. 

»  Lui,  le  jeune  homme,  aimait  mon... 
mon  amant  presque  autant  que  je  l'aimais 
moi-même,  car  il  avait  été  également  chéri 
et  soigné  par  nous  deux.  Il  l'appelait  :  o  Bon 
ami  »  et  le  respectait  infiniment,  n'ayant 
jamais  reçu  de  lui  que  des  enseignements 
sages  et  des  exemples  de  droiture,  d'hon- 
neur et  de  probité.  Il  le  considérait  comme 
un  vieux,  loyal  et  dévoué  camarade  de  sa 
mère,  comme  une  sorte  de  père  moral,  de 
tuteur,  de  protecteur,  que  sais-je? 

»  Peut-être  ne  s'était-il  jamais  rien  de- 
mandé, accoutumé  dès  son  plus  jeune  âge  à 
voir  cet  homme  dans  la  maison,  près  de  moi. 
près  de  lui,  occupé  de  nous  sans  cesse. 


L'ATTENTE  4  1) 

»  Ln  soir,  nous  devions  dîner  tous  les 
trois  ensemble  (c'étaient  là  mes  plus  gran- 
des t'êtes),  et  je  les  attendais  tous  les  deux, 
me  demandant  lequel  arriverait  le  premier. 
La  porte  s'ouvrit;  c'était  mon  vieil  ami. 
J'allai  vers  lui,  les  bras  tendus;  et  il  me  mit 
syr  les  lèvres  un  long  baiser  de  bonheur. 

»  Tout  à  coup  un  bruit,  un  frôlement, 
presque  rien,  cette  sensation  mystérieuse 
cfui  indique  la  présence  d'une  personne, 
nous  fit  tressaillir  et  nous  retourner  d'une 
secousse.  Jean,  mon  fils,  était  là,  debout, 
livide,  nous  regardant. 

»  Ce  fut  une  seconde  atroce  d'affolement. 
Je  reculai,  tendant  les  mains  vers  mon 
enfant  comme  pour  une  prière.  Je  ne  le  vis 
plus.  Il  était  parti. 

»  Nous  sommes  demeurés  face  à  face, 
atterrés,  incapables  de  parler.  Je  m'affais- 
sai sur  un   fauteuil,   et  j'avais   envie,   une 


120  L'ATTENTE 

L'nvie  confuse  et  puissante  de  fuir,  de  m'en 
aller  dans  la  nuit,  de  disparaître  pour  tou- 
jours. Puis  des  sanglots  convulsifs  m'em- 
plirent la  gorge,  et  je  pleurai,  secquée  de 
spasmes,  l'àme  déchirée,  tous  les  nerfs 
tordus  par  cette  horrible  sensation  d'un 
irrémédiable  malheur,  et  par  cette  honte 
épouvantable  qui  tombe  sur  le  cœur  d'une 
mère  en  ces  moments-là. 

»  Lui...  restait  effaré  devant  moi,  n'osant 
ni  m'approcher,  ni  me  parler,  ni  me  tou- 
cher, de  peur  que  l'enfant  ne  revînt.  11  dit 
enfin  : 

>^  — Je  vais  le  chercher...  lui  dire...  lui 
faire  comprendre...  Enfin  il  faut  que  je  le 
voie...  qu'il  sache... 

»  Et  il  sortit. 

»  J'attendis...  j'attendis  éperdue,  tressail- 
lant aux  moindres  bruits,  soulevée  de  peur, 
et  je  ne  sais  de  quelle  émotion  indicible  et 


L'ATTENTE  121 

intolérable  à  chacun  des  petits  craquements 
du  feu  dans  la  cheminée. 

»  J'attendis  une  heure,  deux  heures,  sen- 
tant grandir  en  mon  cœur  une  épouvante 
inconnue,  une  angoisse  telle,  que  je  ne  sou- 
haiterais point  au  plus  criminel  des  hom- 
mes dix  minutes  de  ces  moments-là.  Où 
était  mon  enfant?  Que  faisait-il? 

»  Vers  minuit,  un  commissionnaire  m'ap- 
porta un  billet  de  mon  amant.  Je  le  sais 
encore  par  cœur  : 

»  Votre  fils  est-il  rentré?  Je  ne  l'ai  pas 
»  trouvé?  Je  suis  en  bas.  Je  ne  veux  pas 
»  monter  à  cette  heure.   >; 

)j  J'écrivis,  au  crayon,  sur  le  même  papier  : 

»  Jean  n'est  pas  revenu  ;  il  faut  que  vous 
»  le  retrouviez,  o 

»  Et  je  passai  toute  la  nuit  sur  mon  fau- 
teuil, attendant. 

»  Je  devenais  folle.  J'avais  envie  de  hur- 


122  L'ATTENTE 

1er,  de  courir,  de  me  rouler  par  terre.  Et 
je  ne  faisais  pas  un  mouvement,  attendant 
toujours.  Qu  allait-il  arriver?  Je  cherchais 
à  le  savoir,  à  le  deviner.  Mais  je  ne  le  pré- 
voyais point,  malgré  mes  efforts,  malgré  les 
tortures  de  mon  âme  ! 

»  J'avais  peur  maintenant  qu'ils  ne  se 
rencontrassent.  Que  feraient-ils  ?  Que  ferait 
l'enfant?  Des  doutes  effrayants  me  déchi- 
raient, des  suppositions  affreuses. 

»  Vous  comprenez  bien  cela,  n'est-ce 
pas,  monsieur  ? 

»  Ma  femme  de  chambre,  qui  ne  savait 
rien,  qui  ne  comprenait  rien,  venait  sans 
cesse,  me  croyant  folle  sans  doute.  Je 
Il  renvoyais  d'une  parole  ou  d'un  geste. 
Elle  alla  chercher  le  médecin,  qui  me 
trouva   tordue   dans    une   crise    de   nerfs. 

»  On  me  mit  au  lit.  J'eus  une  fièvre  céré- 
brale. 


L'ATTENTE  123 

»  Quand  je  repris  connaissance  après  une 
longue  maladie,  j'aperçus  près  de  mon 
lit  mon...  amant...  seul.  Je  criai  :  «  Mon 
»  fils  ?. . .  où  est  mon  fils  ?  »  Il  ne  répondit 
pas.  Je  balbutiai  : 

y>  —  Mort...  mort...  [1  s'est  tué? 

y>  Il  répondit  : 

»  —  Xon,  non,  je  vous  le  jure.  Mais  nous 
ne  lavons  pas  pu  rejoindre,  malgré  mes 
efi'orts. 

y  Alors,  je  prononçai,  exaspérée  soudain, 
indignée  même,  car  on  a  de  ces  colères 
inexplicables  et  déraisonnables  : 

»  —  Je  vous  défends  de  revenir,  de  me 
revoir,  si  vous  ne  le  retrouvez  pas  :  allez- 
vous-en. 

»  Il  sortit. 
.  V  Je  ne  les  ai  jamais   revus  ni  l'un  ni 
l'autre,   monsieur,   et    je   vis  ainsi  depuis 
vingt  ans. 


1-24  L'ATTENTE 

»  Vous  figurez-vous  cela  ?  Comprenez- 
vous  ce  supplice  monstrueux,  ce  lent  et 
cons.tant  déchirement  de  mon  cœur  de 
mère,  de  mon  cœur  de  femme,  cette  at- 
tente abominable  et  sans  fin...  sans  fin  !... 

—  Non...  —  elle  va  finir...  car  je  meurs. 
Je  meurs  sans  les  avoir  revus...  ni  l'un... 
ni  l'autre  1 

»  Lui,  mon  ami,  m'a  écrit  chaque  jour 
depuis  vingt  ans  ;  et,  moi,  je  n'ai  jamais 
voulu  le  recevoir,  même  une  seconde  ; 
car  il  me  semble  que,  s'il  revenait  ici,  c'est 
juste  à  ce  moment-là  que  je  verrais  repa- 
raître mon  fils  !  —  Mon  fils  !  —  mon  fils  ! 

—  Est-il  mort?  Est-il  vivant?  Oli  se  ca- 
che-t-il?  Là-bas,  peut-être,  derrière  les 
grandes  mers,  dans  un  pays  si  lointain  que 
je  n'en  sais  même  pas  le  nom  !  Pense-t-il 
à  moi?...  Oh!  s'il  savait!  Que  les  enfants 
sont  cruels  !  A-t-il  compris  à  quelle  épou- 


L'ATTENTE  12:i 

vantable  souffrance  il  me  condamnait  ; 
dans  quel  désespoir,  dans  quelle  torture 
il  me  jetait  vivante,  et  jeune  encore,  pour 
jusqu'à  mes  derniers  jours,  moi,  sa  mère, 
qui  l'aimais  de  toute  la  violence  de  l'amour 
maternel.  Que  c'est  cruel,  dites? 

»  Vous  lui  direz  tout  cela,  monsieur. 
\  ous  lui  répéterez  mes  dernières  paroles  : 

»  —  Mon  enfant,  mon  cher,  cher 
enfant,  sois  moins  dur  pour  les  pauvres 
créatures.  La  vie  est  déjà  assez  brutale  et 
féroce  1  Mon  cher  enfant,  songe  à  ce  qu'a 
été  l'existence  de  ta  mère,  de  ta  pauvre 
mère,  à  partir  du  jour  où  tu  l'as  quittée. 
Mon  cher  enfant,  pardonne-lui,  et  aime-la, 
maintenant  qu'elle  est  morte,  car  elle  a 
subi  la  plus  affreuse  des  pénitences.  » 

Elle  haletait ,  frémissante ,  comme  si 
elle  eût  parlé  à  son  fils,  debout  devant 
elle.  Puis  elle  ajouta  : 


126  L'ATTENTE 

—  Vous  lui  direz  encore,  monsieur,  que 
je  n'ai  jamais  revu...  l'autre. 

Elle  se  tut  encore,  puis  reprit  d'une  voix 
brisée  : 

—  Laissez-moi  maintenant,  je  vous  prie. 
Je  voudrais  mourir  seule,  puisqu'ils  ne  sont 
point  auprès  de  moi. 

Maître  Le  Brument  ajouta  : 

—  Et  je  suis  sorti,  messieurs,  en  pleu- 
rant comme  une  bête,  si  fort  que  mon  co- 
cher se  retournait  pour  me  regarder. 

Et  dire  que,  tous  les  jours,  il  se  passe 
autour  de  nous  un  tas  de  drames  comme 
celui-là  ! 

Je  n'ai  pas  retrouvé  le  fils...  ce  fils... 
Pensez-en  ce  que  vous  voudrez;  moi,  je 
dis  :  ce  fils...  criminel. 


PREMIERE  NEI&E 


La  longue  promenade  de  la  Croisette 
s'arrondit  au  bord  de  l'eau  bleue.  Là-bas,  à 
droite,  l'Esterel  s'avance  au  loin  dans  la 
mer.  11  barre  la  vue,  fermant  l'horizon  par 
le  joli  décor  méridional  de  ses  sommets 
pointus,  nombreux  et  bizarres. 

A  gauche  les  îles  Sainte-Marguerite  et 
Saint-Honorat,  couchées  dans  l'eau,  mon- 
trent leur  dos,  couvert  de  sapins. 

Et  tout  le  long  du  large  golfe,  tout  le  long 
des  grandes  montagnes  assises  autour  de 
Cannes,    le  peuple  blanc  des  villas  semble 


128  PREMIERE  NEIGE 

endormi  dans  le  soleil.  On  les  voit  au  loin, 
les  maisons  claires,  semées  du  haut  en  bas 
des  monts,  tachant  de  points  déneige  laver- 
dure  sombre. 

Les  plus  proches  de  l'eau  ouvrent  leurs 
grilles  sur  la  vaste  promenade  que  vien- 
nent baigner  les  flots  tranquilles.  Il  fait  bon. 
il  fait  doux.  C'est  un  tiède  jour  d'hiver  où 
passe  à  peine  un  frisson  de  fraîcheur.  Par- 
dessus les  murs  des  jardins,. on  aperçoit  les 
orangers  et  les  citronniers  pleins  de  fruits 
d'or.  Des  dames  vont  à  pas  lents  sur  le  sable 
de  l'avenue,  suivies  d'enfants  qui  roulent 
des  cerceaux,  ou  causant  avec  des  mes- 
sieurs. 


Une  jeune  dame  vient  de  sortir  de  sa 
petite  et  coquette  maison  dont  la  porte  est 
sur  la  Groisette.  Elle  s'arrête  un  instant  à 


PREMIERE  NEIGE  129 

regarder  les  promeneurs,  sourit  et  gagne, 
d'une  allure  accablée,  un  banc  vide  en  face 
de  la  mer.  Fatiguée  d'avoir  fait  vingt  pas, 
elle  s'assied  en  haletant.  Son  pâle  visage  sem- 
ble celui  d'une  morte.  Elle  tousse  et  porte  à 
ses  lèvres  ses  doigts  transparents  comme 
pour  arrêter  ces  secousses  qui   l'épuisent. 

Elle  regarde  le  ciel  plein  de  soleil  et 
d'hirondelles ,  les  sommets  capricieux  de 
l'Esterel  là-bas,  et,  tout  près,  la  mer  si 
bleue,   si  tranquille,  si  belle. 

Elle  sourit  encore,  et  murmure  : 

—  Oh  !  que  je  suis  heureuse. 

Elle  sait  pourtant  qu'elle  va  mourir,  qu'elle 
ne  verra  point  le  printemps,  que  dans  un 
an,  le  long  de  la  même  promenade ,  ces 
mêmes  gens  qui  passent  devant  elle  vien- 
dront encore  respirer  Fair  tiède  de  ce  doux 
paySy  avec  leurs  enfants  un  peu  plus  grands, 
avec  le  cœur  toujours  rempli  d'espoirs,  de 


m  PREMIÈRE  NEIGE 

tendresses,  de  bonheur,  tandis  qu'au  fond 
d'un  cercueil  de  chêne  la  pauvre  chair  qui 
lui  reste  encore  aujourd'hui  sera  tombée  en 
pourriture,  laissant  seulement  ses  os  cou^ 
chés  dans  la  robe  de  soie  qu'elle  a  choisie 
pour  linceul. 

Elle  ne  sera  plus.  Toutes  les  choses  de 
la  vie  continueront  pour  d'autres.  Ce  sera 
fmi  pour  elle,  fini  pour  toujours.  Elle  ne 
sera  plus.  Elle  sourit,  et  respire  tant  qu'elle 
peut,  de  ses  pounions  malades,  les  souffles 
parfumés  des  jardins. 

Et  elle  songe. 


Elle  se  souvient.  On  l'a  mariée,  voici 
quatre  ans,  avec  un  gentilhomme  normand. 
C'était  un  fort  garçon  barbu,  coloré,  large 
d'épaules,  d'esprit  court  et  de  joyeuse 
humeur. 


PREMIERE  NEIGE  131 

On  les  accoupla  pour  des  raisons  de  for- 
tune qu'elle  ne  connut  point.  Elle  aurait 
volontiers  dit  «  non  ».  Elle  fit  «  oui  »  d'un 
mouvement  de  tête,  pour  ne  point  contrarier 
père  et  mère.  Elle  était  Parisienne,  gaie, 
heureuse  de  vivre. 

Son  mari  l'emmena  en  son  château  nor- 
mand. C'était  un  vaste  bâtiment  de  pierre 
entouré  de  grands  arbres  très  vieux.  Un 
haut  massif  de  sapins  arrêtait  le  regard  en 
face.  Sur  la  droite,  une  trouée  donnait  vue 
sur  la  plaine  qui  s'étalait,  toute  nue,  jus- 
qu'aux fermes  lointaines.  Un  chemin  de 
traverse  passait  devant  la  barrière  et  con- 
duisait à  la  grand'route  éloignée  de  trois 
kilomètres. 

Oh  !  elle  se  rappelle  tout  :  son  arrivée, 
sa  première  journée  en  sa  nouvelle  de- 
meure, et  sa  vie  isolée  ensuite. 

Quand    elle    descendit   de    voiture,    elle 


132  PREMIERE  NEIGE 

regarda  le  vieux  bâtiment  et  déclara  en  riant  : 

—  Ça  n'est  pas  gai  !     - 

Son  mari  se  mit  à  rire  à  son  tour  et 
répondit  : 

—  Baste  !  on  s'y  fait.  Tu  verras.  Je  ne 
m'y  ennuie  jamais,  moi. 

Ce  jour-là,  ils  passèrent  le  temps  à  s'em- 
brasser, et  elle  ne  le  trouva  pas  trop  long. 
Le  lendemain  ils  recommencèrent  et  toute 
la  semaine,  vraiment,  fut  mangée  par  les 
caresses. 

Puis  elle  s'occupa  d'organiser  son  inté- 
rieur. Gela  dura  bien  un  mois.  Les  jours 
passaient  l'un  après  l'autre,  en  des  occu- 
pations insignifiantes  et  cependant  absor- 
bantes. Elle  apprenait  la  valeur  et  l'impor- 
tance des  petites  choses  de  la  vie.  Elle  sut 
qu'on  peut  s'intéresser  au  prix  des  œufs  qui 
coûtent  quelques  centimes  de  plus  ou  de 
moins  suivant  les  saisons. 


PREMIERE  NEIGE  133 

C'était  Tété.  Elle  allait  aux  champs  voir 
moissonner.  La  gaieté  du  soleil  entretenait 
celle  de  son  cœur. 

L'automne  vint.  Son  mari  se  mit  à 
chasser.  Il  sortait  le  matin  avec  ses  deux 
chiens  Médor  et  Mirza.  Elle  restait  seule 
alors,  sans  s'attrister  d'ailleurs  de  l'absence 
d'Henry.  Elle  l'aimait  bien,  pourtant,  mais 
il  ne  lui  manquait  pas.  Quand  il  rentrait, 
les  chiens  surtout  absorbaient  sa  tendresse. 
Elle  les  soignait  chaque  soir  avec  une 
affection  de  mère,  les  caressait  sans  fin, 
leur  donnait  mille  petits  noms  charmants 
qu'elle  n'eût  point  eu  l'idée  d'employer 
pour  son  mari. 

Il  lui  racontait  invariablement  sa  chasse. 
Il  désignait  les  places  où  il  avait  rencontré 
les  perdrix  :  s'étonnait  de  n'avoir  point 
trouvé  de  lièvre  dans  le  trèfle  de  Joseph 
Ledentu.    ou    bien   paraissait    indigné    du 


134  PREMIÈRE  NEIGE 

procédé  de  M.  Lechapelier,  du  Havre,  qui 
suivait  sans  cesse  la  lisière  de  ses  terres 
pour  tirer  le  gibier  levé  par  lui,  Henry  de 
Parville. 

Elle  répondait  : 

—  Oui,  vraiment,  ce  n'est  pas  bien,  en 
pensant  à  autre  chose. 

L'hiver  vint,  l'hiver  normand,  froid  et 
pluvieux.  Les  interminables  averses  tom- 
baient sur  les  ardoises  du  grand  toit  angur 
leux,  dressé  comme  une  lame  vers  le  ciel. 
Les  chemins  semblaient  'des  fleuves  de 
boue  ;  la  campagne,  une  plaine  de  boue  : 
et  on  n'entendait  aucun  bruit  que  celui  de 
l'eau  tombant  ;  on  ne  voyait  aucun  mouve- 
ment que  le  vol  tourbillonnant  des  cor- 
beaux qui  se  déroulait  comme  un  nuage, 
s'abattait  dans  un  champ,   puis  repartait. 

Vers  quatre  heures,  l'armée  des  bêtes 
sombres  et  volantes  venait  se  percher  dans 


PREMIÈRE  XEIGE  135 

les  grands  hêtres  à  gauche  du  château,  en 
poussant  des  cris  assourdissants.  Pendant 
près  d'une  heure,  ils  voletaient  de  cime  en 
cime,  semblaient  se  battre,  croassaient, 
mettaient  dans  le  branchage  grisâtre  un 
mouvement  noir. 

Elle  les  regardait,  chaque  soir,  le  cœur 
serré,  toute  pénétrée  par  la  lugubre  mélanco- 
He  de  la  nuit  tombant  sur  les  terres  dé- 
sertes. 

Puis  elle  sonnait  pour  qu'on  apportât  la 
lampe  ;  et  elle  se  rapprochait  du  feu.  Elle 
brûlait  des  monceaux  de  bois  sans  parvenir 
à  échauffer  les  pièces  immenses  envahies 
par  rhumidité.  Elle  avait  froid  tout  le  jour, 
partout,  au  salon,  aux  repas,  dans  sa  cham- 
bre. Elle  avait  froid  jusqu'aux  os,  lui  sem- 
blait-il. Son  mari  ne  rentrait  que  pour 
dîner,  car  il  chassait  sans  cesse,  ou  bien 
s'occupait    des    semences,     des     labours. 


136  PREMIÈRE   NEIGE 

de    toutes     les    choses    de    la    campagne. 
Il  rentrait  joyeux  et  crotté,  se  frottait  les 
mains^  déclarait  : 

—  Quel  fichu  temps  ! 
Ou  bien  : 

—  C'est  bon  d'avoir  du  feu  ! 
Ou  parfois  il  demandait  : 

—  Qu'est-ce  qu'on  dit  aujourd'hui  ?  Est- 
on  contente  ? 

Il  était  heureux,  bien  portant,  sans  désirs,  - 
ne  rêvant  pas  autre  chose  que  cette  vie  sim- 
ple, saine  et  tranquille. 

Vers  décembre,  quand  les  neiges  arrivè- 
rent, elle  souffrit  tellement  de  l'air  glacé  du 
château,  du  vieux  château  qui  semblait 
s'être  refroidi  avec  les  siècles,  comme  font 
les  humains  avec  les  ans,  qu'elle  demanda, 
un  soir,  à  son  mari  : 

—  Dis  donc,  Henry,  tu  devrais  bien 
faire  mettre  ici  un  calorifère  ;  cela  sécherait 


PREMIERE  NEIGE  137 

les  murs.  Je  t'assure  que  je  ne  peux  pas  me 
réchauffer  du  matin  au  soir. 

Il  demeura  d'abord  interdit  à  cette  idée 
extravagante  d'installer  un  calorifère  en  son 
manoir.  Il  lui  eût  semblé  plus  naturel  de 
servir  ses  chiens  dans  de  la  vaisselle  plate. 
Puis  il  poussa,  de  toute  la  vigueur  de 
sa  poitrine,  un  rire  énorme,  en  répé- 
tant : 

—  Un  calorifère  ici  !  Un  calorifère  ici  I 
Ah  !  ah  !  ah  !  quelle  bonne  farce  ! 

Elle  insistait  : 

—  Je  t'assure  qu'on  gèle,  mon  ami  ;  tu 
ne  t'en  aperçois  pas,  parce  que  tu  es  tou- 
jours en  mouvement,  mais  on  gèle. 

Il  répondit,  en  riant  toujours  : 

—  Baste  !  on  s'y  fait,  et  d'ailleurs  c'est 
excellent  pour  la  santé.  Tu  ne  t'en  porteras 
que  mieux.  Nous  ne  sommes  pas  des  Pari- 
siens, sacrebleu!  pour  vivre  dans  les  tisons. 


138  PREMIERE  NEIGE 

Et,   d'ailleurs,  voici    le   printemps    tout  à 
l'heure. 


Vers  le  commencement  de  janvier  un 
grand  malheur  la  frappa.  Son  père  et  sa 
mère  moururent  d'un  accident  de  voiture. 
Elle  vint  à  Paris  pour  les  funérailles.  Et  le 
chagrin  occupa  seul  son  esprit  pendant  six 
mois  environ. 

La  douceur  des  beaux  jours  finit  par  la 
réveiller,  et  elle  se  laissa  vivre  dans  un  alan- 
guissement  triste  jusqu'à  l'automne. 

Quand  revinrent  les  froids,  elle  envisagea, 
pour  la  première  fois,  le  sombre  avenir.  Que 
ferait-elle  ?  Rien.  Qu'arriverait-il  désormais 
pour  elle?  Rien.  Quelle  attente,  quelle  espé- 
rance pouvaient  ranimer  son  cœur?  Aucune. 
Un  médecin,  consulté,  avait  déclaré  qu'elle 
n'aurait  jamais  d'enfants. 


PREMIERE  NEIGE  139 

Plus  âpre,  plus  pénétrant  encore  que 
Fautre  année,  le  froid  la  faisait  continuel- 
lement souffrir.  Elle  tendait  aux  grandes 
flammes  ses  mains  grelottantes.  Le  feu 
flamboyant  lui  brûlait  le  visage;  mais  des 
souffles  glacés  semblaient  se  glisser  dans  son 
dos,  pénétrer  entre  lachair  et  les  étoffes.  Et 
elle  frémissait  de  la  tète  aux  pieds.  Des 
courants  d'air  innombrables  paraissaient 
installés  dans  les  appartements,  des  cou- 
rants d'air  vivants,  sournois,  acharnés 
comme  des  ennemis.  Elle  les  rencontrait  à 
tout  instant  :  ils  lui  soufflaient  sans  cesse, 
tantôt  sur  le  visage,  tantôt  sur  les  mains, 
tantôt  sur  le  cou,  leur  haleine  perfide  et 
gelée. 

Elle  parla  de  nouveau  d'un  calorifère  ; 
mais  son  mari  l'écouta  comme  si  elle  lui 
eût  demandé  la  lune.  L'installation  d'un 
appareil  semblable  à  Parville  lui  paraissait 


140  PREMIÈRE   NEIGE 

aussi  impossible  que  la  découverte  de  l;i 
pierre  philosophale. 

Ayant  été  à  Rouen,  un  jour,  pour  affai- 
res, il  rapporta  à  sa  femme  une  mignonne 
chaufferette  de  cuivre  qu'il  appelait  en  riant 
un  «  calorifère  portatif  »  ;  et  il  jugeait  que 
cela  suffirait  désormais  à  l'empêcher  d'avoir 
jamais  froid. 

Vers  la  fm  de  décembre,  elle  comprit 
qu'elle  ne  pourrait  vivre  ainsi  toujours,  et 
elle  demanda  timidement,  un  soir,  en 
dînant  : 

—  Dis  donc,  mon  ami,  est-ce  que  nous 
n'irons  point  passer  une  semaine  ou  deux  à 
Paris  avant  le  printemps? 

Il  fut  stupéfait. 

—  A  Paris?  à  Paris?  Mais  pourquoi  faire? 
Ah!  mais  non,  par  exemple!  On  est  trop 
bien  ici,  chez  soi.  Quelles  drùles  d'idées  tu 
as  par  moments  ! 


PREMIÈRE  NEIGE  141 

Elle  balbutia  : 

—  Cela  nous  distrairait  un  peu. 
11  ne  comprenait  pas  : 

—  Qu'est-ce  qu'il  te  faut  pour  te  dis- 
traire? Des  théâtres,  des  soirées,  des  dîners 
en  ville?  Tu  savais  pourtant  bien  en  venant 
ici  que  tu  ne  devais  pas  t'attendre  à  des 
distractions  de  cette  nature  ! 

Elle  vit  un  reproche  dans  ces  paroles  et 
dans  le  ton  dont  elles  étaient  dites.  Elle  se 
lut.  Elle  était  timide  et  douce,  sans  ré- 
voltes et  sans  volonté. 

En  janvier,  les  froids  revinrent  avec  vio- 
li^nce.  Puis  la  neige  couvrit  la  terre. 

Un  soir,  comme  elle  regardait  le  grand 
nuage  tournoyant  des  corbeaux  se  déployer 
autour  des  arbres,  elle  se  mit,  malgré  elle, 
à  pleurer. 

Son  mari  entrait.  Il  demanda  tout  surpris  : 

—  Qu'est-ce  que  tu  as  donc? 


142  PREMIÈRE  NEIGE 

11  était  heureux,  lui,  tout  à  fait  heureux, 
n'ayant  jamais  rêvé  une  autre  vie,  d'autres 
plaisirs.  11  était  né  dans  ce  triste  pays,  il  y 
avait  grandi.  Il  s'y  trouvait  bien,  chez  lui, 
à  son  aise  de  corps  et  d'esprit. 

11  ne  comprenait  pas  qu'on  pût  désirer 
des  événements,  avoir  soif  de  joies  chan- 
geantes :  il  ne  comprenait  point  qu'il  ne 
semble  pas  naturel  à  certains  êtres  de  de- 
meurer aux  mêmes  lieux  pendant  les  quatre 
saisons;  il  semblait  ne  pas  savoir  que  le 
printemps,  que  l'été,  que  l'automne,  que 
l'hiver  ont,  pour  des  multitudes  de  per- 
sonnes, des  plaisirs  nouveaux  en  des  con- 
trées nouvelles. 

Elle  ne  pouvait  rien  répondre  et  s'essuyait 
vivement  les  yeux.  Elle  balbutia  enfin, 
éperdue  ; 

—  J'ai...  je...  je  suis  un  peu  triste...  je 
m'ennuie  un  peu... 


PREMIÈRE  NEIGE  143 

Mais  une  terreur  la  saisit  d'avoir  dit  cela, 
et  elle  ajouta  bien  vite  : 

—  Et  puis...  j'ai...  j'ai  un  peu  froid. 
A  cette  parole,  il  s'irrita  : 

—  Ah!  oui...  toujours  ton  idée  de  calo- 
rifère. Mais  voyons,  sacrebleu  1  tu  n'as  seu- 
lement pas  eu  un  rhume  depuis  que  tu  es 
ici. 


La  nuit  vint.  Elle  monta  dans  sa  cham- 
bre, car  elle  avait  exigé  une  chamJDre  sépa- 
rée. Elle  se  coucha.  Même  en  son  lit,  elle 
avait  froid.  Elle  pensait  : 

—  Ce  sera  ainsi  toujours,  toujours,  jus- 
qu'à la  mort. 

Et  elle  songeait  à  son  "mari.  Gomment 
avait-il  pu  lui  dire  cela  : 

«  Tu  n"as  seulement  pas  eu  un  rhume 
depuis  que  tu  es  ici.  » 


14i  PREMIERE  NEIGE 

Il  fallait  donc  qu'elle  fût  malade,  qu'elle 
toussât  pour  qu'il  comprît  qu'elle  souffrait  ! 

Et  une  indignation  la  saisit,  une  indigna- 
tion exaspérée  de  faible,  de  timide. 

Il  fallait  qu'elle  toussât.  Alors  il  aurait 
pitié  d'elle,  sans  doute.  Eh  bien  I  elle  tous- 
serait ;  il  l'entendrait  tousser  ;  il  faudrait 
appeler  le  médecin  ;  il  verrait  cela,  son 
mari,  il  verrait  î 

Elle  s'était  levée  nu-jambes,  nu-pieds,  et 
une  idée  enfantine  la  fit  sourire  : 

—  Je  veux  un  calorifère,  et  je  l'aurai.  Je 
tousserai  tant,  qu'il  faudra  bien  qu'il  se  dé- 
cide à  en  installer  un. 

Et  elle  s'assit  presque  nue,  sur  une  chaise. 
Elle  attendit  une  heure,  deux  heures.  Elle 
grelottait,  mais  elle  ne  s'enrhumait  pas. 
Alors  elle  se  décida  à  employer  les  grands 
moyens. 

Elle  sortit  de  sa  chambre  sans  bruit,  des- 


PREMIERE  NEIGE  14:. 

cendit  l'escalier,  ouvrit  la  porte  du  jardin. 

La  terre,  couverte  de  neige,  semblait 
morte.  Elle  avança  brusquement  son  pied 
nu  et  l'enfonça  dans  cette  mousse  légère  et 
glacée.  Une  sensation  de  froid,  douloureuse 
comme  une  blessure,  lui  monta  jusqu'au 
cœur  ;  cependant  elle  allongea  l'autre  jambe 
et  se  mit  à  descendre  les  marches,  lente- 
ment. 

Puis  elle  s'avança  à  travers  le  gazon,  se 
disant  : 

—  J'irai  jusqu'aux  sapins. 

Elle  allait  à  petits  pas,  en  haletant,  suf- 
foquée chaque  fois  qu'elle  faisait  pénétrer 
son  pied  nu  dans  la  neige. 

Elle  toucha  de  la  main  le  premier  sapin, 
comme  pour  bien  se  convaincre  elle-même 
qu'elle  avait  accompli  jusqu'au  bout  son 
projet  ;  puis  elle  revint.  Elle  crut  deux  ou 
trois"  fois  qu'elle  allait  tomber,  tant  elle  se 


14G  PREMIÈRE  .NEIGE 

sentait  engourdie  et  défaillante.  Avant  de 
rentrer  toutefois,  elle  s'assit  dans  cette  écume 
gelée,  et  même,  elle  en  ramassa  pour  se 
frotter  la  poitrine. 

Puis  elle  rentra  et  se  coucha.  11  lui  sembla, 
au  bout  d'une  heure,  qu'elle  avait  une  four- 
milière dans  la  gorge.  D'autres  fourmis  lui 
couraient  le  long  des  membres.  Elle  dormit 
cependant. 

Le  lendemain  elle  toussait,  et  elle  ne  put 
se  lever. 

Elle  eut  une  fluxion  de  poitrine.  Elle  dé- 
lira, et  dans  son  délire  elle  demandait  un 
calorifère.  Le  médecin  exigea  qu'on  en  ins- 
tallât un.  Henry  céda,  mais  avec  une  répu- 
gnance irritée. 


Elle  ne  put  guérir.  Les  poumons  atleintï 


PREMIÈRE  NEIGE  147 

profondément    donnaient   des    inquiétudes 
pour  sa  vie. 

—  Si  elle  reste  ici,  elle  n'ira  pas  jusqu'aux 
froids,  dit  le  médecin. 

On  l'envoya  dans  le  Midi. 

Elle  vint  à  Cannes,  connut  le  soleil,  aima 
la  mer,  respira  l'air  des  orangers  en  fleur. 

Puis  elle  retourna  dans  le  Nord  au  prin- 
temps. 

Mais  elle  vivait  maintenant  avec  la  peur 
de  guérir,  avec  la  peur  des  longs  hivers  de 
Normandie  ;  et,  sitôt  qu'elle  allait  mieux, 
elle  ouvrait,  la  nuit,  sa  fenêtre,  en  son- 
geant aux  doux  rivages  de  la  Méditerranée. 

A  présent,  elle  va  mourir:  elle  le  sait. 
Elle  est  heureuse. 

Elle  déploie  un  journal  qu'elle  n'avait 
point  ouvert,  et  lit  ce  titre  :  «  La  première 
neige  à  Paris.    » 

Alors  elle  frissonne,   et  puis   sourit.  Elle 


I'*8  PREMIERE  NEIGE 

regarde  là-bas  l'Esterel  qui  devient  rose 
sous  le  soleil  couchant  ;  elle  regarde  le  vaste 
ciel  bleu,  si  bleu,  la  vaste  mer  bleue,  si 
bleue,  et  se  lève. 

Et  puis  elle  rentre,  à  pas  lents,  s'arrêtant 
seulement  pour  tousser,  car  elle  est  demeu- 
rée trop  tard  dehors,  et  elle  a  eu  froid,  un 
peu  froid. 

Elle  trouve  une  lettre  de  son  mari.  Elle 
l'ouvre  en  souriant  toujours,  et  elle  lit  : 

«  Ma  chère  amie, 
»  J'espère  que  tu  vas  bien  et  que  tu  ne 
regrettes  pas  trop  notre  beau  pays.  Nous 
avons  depuis  quelques  jours  une  bonne 
gelée  qui  annonce  la  neige.  Moi,  j'adore  ce 
temps-là  et  tu  comprends  que  je  me  garde 
bien  d'allumer  ton  maudit  calorifère...  » 

Elle  cesse  de  hre,  tout  heureuse  à  cette 
idée  qu'elle  l'a  eu,  son  calorifère.  Sa  main 


PREMIERE  NEIGE  149 

droite,  qui  tient  la  lettre,  retombe  lente- 
ment sur  ses  genoux,  tandis  qu'elle  porte  à 
sa  bouche  sa  main  gauche  comme  pour 
calmer  la  toux  opiniâtre  qui  lui  déchire  la 
poitrine. 


LA.  FARCE 

MÉMOIRES   D'UN  FARCEUR 


Nous  vivons  dans  un  siècle  oii  les  far- 
ceurs ont  des  allures  de  croque -morts  et  se 
nomment  :  politiciens.  On  ne  fait  plus  chez 
nous  la  vraie  farce,  la  bonne  farce,  la  farce 
joyeuse,  saine  et  simple  de  nos  pères.  Et, 
pourtant,  quoi  de  plus  amusant  et  de  plus 
drcMe  que  la  farce?  Quoi  de  plus  amusant 
que  de  mystifier  des  âmes  crédules,  que  de 
bafouer  des  niais,  de  duper  les  plus  malins, 
de  faire  tomber  les  plus  retors  en  des  piè- 
ges inofîensifs  et  comiques?  Quoi  de  plus 
délicieux  que  de  se  moquer  des  gens  avec 


lo2  LA   FARCE 

talent,  de  les  forcer  à  rire  eux-mêmes  de 
leur  naïveté,  ou  bien-,  quand  ils  se  fâchent, 
de  se  venger  par  une  nouvelle  farce? 

Oh  !  j'en  ai  fait,  j'en  ai  fait  des  farces, 
dans  mon  existence.  Et  on  m'en  a  fait  aussi, 
morbleu!  et  de  bien  bonnes.  Oui,  j'en  ai 
fait,  de  désopilantes  et  de  terribles.  Une  de 
mes  victimes  est  morte  des  suites.  Ce  ne  fut 
une  perte  pour  personne.  Je  dirai  cela  un 
jour  ;  mais  j'aurai  grand  mal  à  le  faire  avec 
retenue,  car  ma  farce  n'était  pas  conve- 
nable, mais  pas  du  tout,  pas  du  tout.  Elle 
eut  lieu  dans  un  petit  village  des  environs 
de  Paris.  Tous  les  témoins  pleurent  encore 
de  rire  à  ce  souvenir,  bien  que  le  mystifié 
en  soit  mort.  Paix  à  son  àme  ! 

J'en  veux  aujourd'hui  raconter  deux,  la 
dernière  que  j'ai  subie  et  la  première  que 
j'ai  infligée. 

Commençons  par  la  dernière,  car  je  la 


LA  FARCE  l.i:< 

trouve  moins  amusante,  vu  que  j'en  fus 
victime. 

J'allais  chasser,  à  l'automne,  chez  des 
amis,  en  un  château  de  Picardie.  Mes  amis 
étaient  des  farceurs,  bien  entendu.  Je  ne 
veux  pas  connaître  d'autres  gens. 

Quand  j'arrivai  on  me  fit  une  réception 
princière  qui  me  mit  en  défiance.  On  tira 
des  coups  de  fusil  ;  on  m'embrassa,  on  me 
cajola  comme  si  on  attendait  de  moi  de 
grands  plaisirs;  je  me  dis  :  «  Attention, 
vieux  furet,  on  prépare  quelque  chose.  » 

Pendant  le  dîner  la  gaîté  fut  excessive, 
trop  grande.  Je  pensais  :  «  Voilà  des  gens 
qui  s'amusent  double,  et  sans  raison  appa- 
rente. Il  faut  qu'ils  aient  dans  l'esprit 
l'attente  de  quelque  bon  tour.  C'est  à  moi 
qu'on  le  destine  assurément.  Attention.  --> 

Pendant  toute  la  soirée  on  rit  avec  exa- 
gération. Je  sentais  dans    l'air   une  farce, 

9. 


loi  LA   FARCE 

comme  le  chien  sent  le  gibier.  Mais  quoi? 
J'étais  en  éveil,  en  inquiétude.  Je  ne  lais- 
sais passer  ni  un  mot,  ni  une  intention,  ni 
un  geste.  Tout  me  semblait  suspect,  jus- 
qu'à la  figure  des  domestiques. 

L'heure  de  se  coucher  sonna,  et  voilà 
qu'on  se  mit  à  me  reconduire  à  ma  cham- 
bre en  procession.  Pourquoi?  On  me  cria 
bonsoir.  J'entrai,  je  fermai  ma  porte,  et  je 
demeurai  debout,  sans  faire  un  pas,  ma 
bougie  à  la  main. 

J'entendais  rire  et  chuchoter  dans  le  cor- 
ridor. On  m'épiait  sans  doute.  Et  j'inspectais 
de  l'œil  les  murs,  les  meubles,  le  plafond, 
les  tentures,  le  parquet.  Je  n'aperçus  rien 
de  suspect.  J'entendis  marcher  derrière  ma 
porte.  On  venait  assurément  regarder  à  la 
serrure. 

Une  idée  me  vint  :  «  Ma  lumière  va  peut- 
être  s'éteindre  tout    à  coup  et  me  laisser 


LA   KAHCE  loti 

dans  Tobscurité.  »  Alors  j'allumai  toutes 
les  bougies  de  la  cheminée.  Puis  je  regar- 
dai encore  autour  de  moi  sans  rien  décou- 
vrir, .l'avançai  à  petits  pas  faisant  le  four 
de  l'appartement.  —  Rien.  —  J'inspectai 
tous  les  objets  l'un  après  l'autre.  —  Rien. 
—  Je  m'approchai  de  la  fenêtre.  Les  auvents, 
de  gros  auvents  en  bois  plein,  étaient  de- 
meurés ouverts.  Je  les  fermai  avec  soin,  puis 
je  lirai  les  rideaux,  d'énormes  rideaux  de 
velours,  et  je  plaçai  une  chaise  devant, 
afin  de  n'avoir   rien  à  craindre  du  dehors. 

Alors  je  m'assis  avec  précaution.  Le  fau- 
teuil était  solide.  Je  n'osais  pas  me  coucher. 
Cependant  le  temps  marchait.  Et  je  finis  par 
reconnaître  que  j'étais  ridicule.  Si  on  m'es- 
pionnait, comme  je  le  supposais,  on  devait, 
en  attendant  le  succès  de  la  mystification 
préparée,  rire  énormément  de  ma  terreur. 

Je  résolus  donc  de  me  coucher.  Mais  le  lit 


I^J6  LA  FARCE 

m'était  particulièrement  suspect.  Je  tirai  sur 
les  rideaux.  Ils  semblaient  tenir.  Là  était  le 
danger  pourtant.  J'allais  peut-être  recevoir 
une  douche  glacée  du  ciel-de-lit,  ou  bien,  à 
peine  étendu,  m'enfoncer  sous  terre  avec 
mon  sommier.  Je  cherchais  en  ma  mémoire 
tous  les  souvenirs  de  farces  accomplies.  Et 
je  ne  voulais  pas  être  pris.  Ah  !  mais  non  ! 
Ah  !  mais  non  ! 

Alors  je  m'avisai  soudain  d'une  précau- 
tion que  je  jugeai  souveraine.  Je  saisis  déli- 
catement le  bord  du  matelas,  et  je  le  tirai 
vers  moi  avec  douceur.  Il  vint,  suivi  du  drap 
et  des  couvertures:  Je  traînai  tous  ces  objets 
au  beau  milieu  de  la  chambre,  en  face  de  la 
porte  d'entrée.  Je  refis  là  mon  lit,  le  mieux 
que  je  pus,  loin  de  la  couche  suspecte  et  de 
l'alcove  inquiétante.  Puis,  j'éteignis  toutes 
les  lumières,  et  je  revins  à  tâtons  me  glis- 
ser dans  mes  draps. 


LA  FARCE  l'T 

Je  demeurai  au  moins  encore  une  heure 
éveillé,  tressaillant  au  moindre  bruit.  Tout 
semblait  calme  dans  le  château.  Je  m'en- 
dormis. 

J'ai  dû  dormir  longtemps,  et  d'un  profond 
sommeil  ;  mais  soudain  je  fus  réveillé  en 
sursaut  par  la  chute  d'un  corps  pesant  abattu 
sur  le  mien,  et,  en  même  temps,  je  reçus 
sur  la  figure,  sur  le  cou,  sur  la  poitrine  un 
liquide  brûlant  qui  me  fit  pousser  un  hurle- 
ment de  douleur.  Et  un  bruit  épouvantable 
comme  si  un  buffet  chargé  de  vaisselle  se 
fût  écroulé  m'entra  dans  les  oreilles. 

J'étouffais  sous  la  masse  tombée  sur  moi, 
et  qui  ne  remuait  plus.  Je  tendis  les  mains, 
cherchant  à  reconnaître  la  nature  de  cet 
objet.  Je  rencontrai  une  figure,  un  nez,  des 
favoris.  Alors,  de  toute  ma  force,  je  lançai 
un  coup  de  poing  dans  ce  visage.  Mais  je 
reçus   immédiatement  une  grêle    de  gifles 


i:'«  LA   FARCE 

qui  me  firent  sortir,  d'un  bond,  de  nnes  draps 
trempés,  et  me  sauver,  en  chemise,  dans  le 
corridor,  dont  j'apercevais  la  porte  ouverte. 

0  stupeur'!  il  faisait  grand  jour.  On 
accourut  au  bruit  et  on  trouva,  étendu  sur 
mon  lit,  le  valet  de  chambre  éperdu  qui, 
m'apportant  le  thé  du  matin,  avait  rencontré 
sur  sa  route  ma  couche  improvisée,  et 
m'était  tombé  sur  le  ventre  en  me  versant, 
bien  malgré  lui,  mon  déjeuner  sur  la  figure. 

Les  précautions  prises  de  l)ien  fermer 
les  auvents  et  de  me  coucher  au  milieu  de 
ma  chambre  m'avaient  seules  fait  la  farce 
redoutée. 

Ah  !  on  a  ri,  ce  jour-là  ! 


L'autre  farce  que  je  veux  dire  date  de  ma 
première  jeunesse,  .l'avais  quinze  ans,  et  je 
venais  passer  chaque  vacance  chez  mes  pa- 


LA   FARCE  159 

rents,  toujours  clans  un  château,  toujours 
en  Picardie. 

Nous  avions  souvent  en  visite  une  vieille 
dame  d'Amiens,  insupportable,  prêcheuse, 
hargneuse,  grondeuse,  mauvaise  et  vindi- 
cative. Elle  m'avait  pris  en  haine,  je  ne  sais 
pourquoi,  et  elle  ne  cessait  de  rapporter 
contre  moi,  tournant  en  mal  mes  moindres 
paroles  et  mes  moindres  actions.  Oh!  la 
vieille  chipie  ! 

Elle  s'appelait  M"^''  Dufour,  portait  une 
perruque  du  plus  beau  noir,  bien  qu'elle 
lût  âgée  d'au  moins  soixante  ans,  et  posait 
là-dessus  des  petits  bonnets  ridicules  à  ru- 
bans roses.  On  la  respectait  parce  qu'elle 
était  riche.  Moi,  je  la  détestais  du  fond  du 
cœur  et  je  résolus  de  me  venger  de  ses 
mauvais  procédés. 

Je  venais  de  terminer  ma  classe  de  se- 
conde et  j'avais  été  frappé  particulièrement, 


160  LA   FARCE 

dans  le  cours  de  chimie,  par  les  propriétés 
d'un  corps  qui  s'appelle  le  pliosphure  de 
calcium,  etqu4,  jeté  dans  l'eau,  s'enflamme, 
détone  et  dégage  des  couronnes  de  vapeur 
blanche  d'une  odeur  infecte.  J'avais  chipé, 
pour  m'amuser  pendant  les  vacances,  quel- 
ques poignées  de  cette  matière  assez  sem- 
blable à  l'œil  à  ce  qu'on  nomme  communé- 
ment du  cristau. 

J'avais  un  cousin  du  môme  âge  que  moi. 
Je  lui  communiquai  mon  projet.  Il  fut  effrayé 
de  mon  audace. 

Donc,  un  soir,  pendant  que  toute  la 
famille  se  tenait  encore  au  salon,  je  péné- 
trai furtivement  dans  la  chambre  de  M'"'^  Du- 
four,  et  je  m'emparai  (pardon,  mesdames) 
d' un  récipient  de  forme  ronde  qu'on  cache 
ordinairement  non  loin  de  la  tête  du  lit. 
Je  m'assurai  qu'il  était  parfaitement  sec  et 
je  déposai  dans  le  fond  une  poignée,  une 


LA   FARCE  101 

grosse  poignée,  de  phosphure  de  calcium. 

Puis  j'allai  me  cacher  dans  le  grenier, 
attendant  l'heure.  Bientôt  un  bruit  de  voix 
et  de  pas  m'annonça  qu'on  montait  dans  les 
appartements  ;  puis  le  silence  se  fit.  Alors, 
je  descendis  nu-pieds,  retenant  mon  souffle, 
et  j'allai  placer  mon  œil  à  la  serrure  de  mon 
ennemie. 

Elle  rangeait  avec  soin  ses  petites  affaires. 
Puis  elle  ôta  peu  à  peu  ses  hardes,  endossa 
un  grand  peignoir  blanc  qui  semblait  collé 
sur  ses  os.  Elle  prit  un  verre,  l'emplit  d'eau, 
et  enfonçant  une  main  dans  sa  bouche 
comme  si  elle  eût  voulu  s'arracher  la  langue, 
elle  en  fit  sortir  quelque  chose  de  rose  et 
de  blanc,  qu'elle  déposa  aussitôt  dans  l'eau. 
J'eus  peur  comme  si  je  venais  d'assister  à 
quelque  mystère  honteux  et  terrible.  Ce 
n'était  que  son  râteher. 

Puis    elle   enleva    sa  perruque   brune  et 


162  LA   FARCE 

apparut  avec  un  petit  crâne  poudré  de 
quelques  cheveux  blancs,  si  comique  que  je 
faillis,  cette  fois,  éclater  de  rire  derrière  la 
porte.  Puis  elle  fît  sa  prière,  se  releva,  s'ap- 
procha de  mon  instrument  de  vengeance, 
le  déposa  par  terre  au  milieu  de  la  chambre, 
et,  se  baissant,  le  recouvrit  entièrement  de 
son  peignoir. 

J'attendais,  le  cœur  palpitant.  Elle  était 
tranquille,  contente,  heureuse.  J'attendais... 
heureux  aussi,  moi,  comme  on  l'est  quand 
on  se  venge. 

J'entendis  d'abord  un  très  léger  bruit, 
un  clapotement,  puis  aussitôt  une  série  de 
détonations  sourdes  comme  une  fusillade 
lointaine. 

Il  se  passa,  en  une  seconde,  sur  le  visage 
de  M"^*^  Dufour,  quelque  chose  d'affreux  et 
de  surprenant.  Ses  yeux  s'ouvrirent,  se  fer- 
mèrent, se  rouvrirent,  puis  elle  se  leva  tout 


LA    FAUCli  16H 

à  coup  avec  une  souplesse  dont  je  ne  l'au- 
rais pas  crue  capable,  et  elle  regarda... 

L'objet  blanc  crépitait,  détonait,  plein  de 
flammes  rapides  et  flottantes  comme  le  feu 
grégeois  des  anciens.  Et  une  fumée  épaisse 
s'en  élevait,  montant  vers  le  plafond,  une 
fumée  mystérieuse,  effrayante  comme  un 
sortilège. 

Que  dut-elle  penser,  la  pauvre  femme  ? 
Crut-elle  à  une  ruse  du  Diable?  A  une  ma- 
ladie épouvantable?  Crut-elle  que  ce  feu, 
sorti  d'elle,  allait  lui  ronger  les  entrailles, 
jaillir  comme  d'une  gueule  de  volcan  ou  la 
faire  éclater  comme  un  canon  trop  chargé. 

Elle  demeurait  debout,  folle  d'épouvante, 
le  regard  tendu  sur  le  phénomène.  Puis  tout 
à  coup  elle  poussa  un  cri  comme  je  n'en  ai 
jamaiis  entendu  et  s'abattit  sur  le  dos. 

Je  me  sauvai  et  je  m'enfonçai  dans  mon 
lit  et  je  fermai  les  yeux  avec  force  comme 


164  LA   FARCE 

pour  me  prouvei'  à  moi-même  que  je  n'avais 
rien  fait,  rien  vu,  que  je  n'avais  pas  qaitté 
ma  chambre. 

Je  me  disais  :  «  Elle  est  morte  î  Je  l'ai 
tuée  !  »  Et  j'écoutais  anxieusement  les  ru- 
meurs de  la  maison. 

On  allait;  on  venait;  on  parlait;  puis, 
j'entendis  qu'on  riait;  puis,  je  reçus  une  pluie 
de  calottes  envoyées  par  la  main  paternelle. 

Le  lendemain,  M™*^  Dufour  était  fort  pâle. 
Elle  buvait  de  l'eau  à  tout  moment.  Peut- 
être,  malgré  les  assurances  du  médecin, 
essayait-elle  d'éteindre  l'incendie  qu'elle 
croyait  enferme  dans  son  flanc. 

Depuis  ce  jour,  quand  on  parle  devant 
elle  de  maladie,  elle  pousse  un  profond  sou- 
pir, et  murmure  :  «Oh!  madame,  si  vous 
saviez  1  II  y  a  des  maladies  si  singulières...  » 

Elle  n'en  dit  jamais  davantage. 


LETTRE 

TROUVÉE    SUR  UN   NOYÉ 


Vous  me  demandez,  madame,  si  je  me 
moque  de  vous  ?  Vous  ne  pouvez  croire 
qu'un  homme  n'ait  jamais  été  frappé  par 
lamour?  Elibien,  non,  je  n'ai  jamais  aimé, 
jamais  1 

D'oLi  vient  cela?  Je  n'en  sais  rien.  Jamais 
je  ne  me  suis  trouvé  dans  cette  espèce 
d'ivresse  du  cœur  qu'on  nomme  l'amour  ! 
Jamais  je  n'ai  vécu  dans  ce  rêve,  dans  celte 
exaltation,  dans  cette  folie  où  nous  jette 
l'image  d'une  femme.  Je  n'ai  jamais  été 
poursuivi,  hanté,  enfiévré,  emparadisé  par 


160      LETTRE  TROUVÉE   SUR   UN  NOYÉ 

l'attente  ou  la  possession  d'un  être  devenu 
tout  à  coup  pour  moi  plus  désirable  que 
tous  les  bonheurs,  plus  beau  que  toutes  les 
créatures,  plus  important  que  tous  les  uni- 
vers !  Je  n'ai  jamais  pleuré,  je  n'ai  jamais 
soufïert  par  aucune  de  vous.  Je  n'ai  point 
passé  les  nuits,  les  yeux  ouverts,  en  pen- 
sant à  elle.  Je  ne  connais  pas  les  réveils 
qu'illuminent  sa  pensée  et  son  souvenir.  Je 
ne  connais  pas  l'énervement  affolant  de 
l'espérance  quand  elle  va  venir,  et  la  divine 
mélancolie  du  regret,  quand  elle  s'est  en- 
fuie en  laissant  dans  la  chambre  une  odeui- 
légère  de  violette  et  de  chair. 

Je  n'ai  jamais  aimé. 

Moi  aussi  je  me  suis  demandé  souvent 
pourquoi  cela.  Et  vraiment,  je  ne  sais  trop. 
J'ai  trouvé  des  raisons  cependant;  mais 
elles  toaclient  à  la  métaphysique  et  vous  ne 
les  goûterez  peut-être  point. 


LETTRE  TROUVEE  SUR  UN  NOYE       107 

Je  crois  que  je  juge  trop  les  femmes  pour 
subir  beaucoup  leur  charme.  Je  vous  de- 
mande pardon  de  cette  parole.  Je  l'expli- 
que. 11  y  a,  dans  toute  créature,  Têtre  mo- 
ral et  l'èlre  physique.  Pour  aimer,  il  me 
faudrait  rencontrer  entre  ces  deux  êtres 
une  harmonie  que  je  n'ai  jamais  trouvée. 
Toujours  l'un  des  deux  l'emporte  trop  sur 
l'autre,  tantôt  le   moral  tantôt  le  physique. 

L'intelligence  que  nous  avons  le  droit 
d'exiger  d'une  femme,  pour  l'aimer,  n'a  rien 
de  l'intelligence  virile.  C'est  plus  et  c'est 
moins.  11  faut  qu'une  femme  ait  l'esprit  ou- 
vert, déhcat,  sensible,  fm,  impressionnable. 
Elle  n'a  besoin  ni  de  puissance,  ni  d'initia- 
tive dans  la  pensée,  mais  il  est  nécessaire 
qu'elle  ait  de  la  bonté,  de^'élégance,  de  la 
tendresse,  de  la  coquetterie,  et  cette  faculté 
d'assimilation  qui  la  fait  pareille,  en  peu  de 
temps,  à  celui  qui   partage  sa  vie.  Sa  plus 


ItjS!       LETTRE  TROUVEE  SUR   UN  NOYE 

grande  qualité  doit  être  le  tact,  ce  sens  sub- 
til qui  est  pour  l'esprit  ce  qu'est  le  toucher 
pour  le  corps.  Il  lui  révèle  mille  choses  me- 
nues, les  contours, les  angles  et  les  formes 
dans  l'ordre  intellectuel. 

Les  jolies  femmes,  le  plus  souvent,  n'ont 
point  une  inteUigence  en  rapport  avec  leui* 
personne.  Or,  le  moindre  défaut  de  con- 
cordance me  frappe  et  me  blesse  du  premier 
coup.  Dans  l'amitié,  cela  n'a  point  d'impor^ 
tance.  L'amitié  est  un  pacte,  où  l'on  fait  la 
part  des  défauts  et  des  qualités.  On  peut 
juger  un  ami  et  une  amie,  tenir  compte  de 
ce  qu'ils  ont.de  bon,  négliger  ce  qu'ils  ont 
de  mauvais  et  apprécier  exactement  leur 
valeur,  tout  en  s'abandonnant  à"  une  sym- 
pathie intime,  profonde  et  charmante. 

Pour  aimer  il  faut  être  aveugle,  se  hvrer 
entièrement,  ne  rien  voir,  ne  rien  raisonner, 
ne  rien  comprendre.  Il  faut  pouvoir  adorer 


LETTRE  TROUVEE  SUR  UX  NOYE       109 

les  faiblesses  autant  que  les  beautés,  re- 
noncer à  tout  jugement,  à  toute  réflexion, 
à  toute  perspicacité. 

Je  suis  incapable  de  cet  aveuglement,  et 
rebelle  à  la  séduction  irraisonnée. 

Ce  n'est  pas  tout.  J'ai  de  l'harmonie  une 
idée  tellement  haute  et  subtile  que  rien, 
jamais,  ne  réalisera  mon  idéal.  Mais  vous 
allez  me  traiter  de  fou  1  Ecoutez-moi.  l  ne 
femme,  à  mon  avis,  peut  avoir  une  âme 
délicieuse  et  un  corps  charmant  sans  que 
ce  corps  et  cette  àme  concordent  parfaite- 
ment ensemble.  Je  veux  dire  que  les  gens 
(|ui  ont  le  nez  fait  d'une  certaine  façon  ne 
doivent  pas  penser  d'une  certaine  manière. 
Les  gras  n'ont  pas  le  droit  de  se  servir  des 
mêmes  mots  et  des  mêmes  phrases  que  les 
maigres.  Vous,  qui  avez  les  yeux  bleus, 
madame,  vous  ne  pouvez  pas  envisager 
l'existence,  juger  les  choses  et  les  événe- 


170       LETTRE  TROUVÉE  SUR   UN  NOYÉ 

ments  comme  si  vous  aviez  les  yeux  noirs. 
Les  nuances  de  votre  regard  doivent  cor- 
respondre fatalement  aux  nuances  de  votre 
pensée.  J'ai,  pour  sentir  cela,  un  flair 
de  limier.  Riez  si  vous  voulez .  C'est 
ainsi. 

J'ai  cru  aimer,  pourtant,  pendant  une 
heure,  un  jour.  J'avais  subi  niaisement  l'in- 
fluence des  circonstances  environnantes. 
Je  m'étais  laissé  séduire  par  le  mirage  d'une 
aurore.  Voulez- vous  que  je  vous  raconte 
cette  courte  histoire  ? 


J'avais  rencontré,  un  soir,  une  jolie  pe- 
tite personne  exaltée  qui  voulut,  par  une 
fantaisie  poétique,  passer  une  nuit  avec 
moi,  dans  un  bateau,  sur  une  rivière.  J'au- 
rais préféré  une  chambre  et  un  lit;  j'ac- 


LETTRE  TROUVEE  SUR  UN  NOYE       Hl 

ceptai    cependant    le    fleuve    et   le    canot. 

C'était  au  mois  de  juin.  Mon  amie  choisit 
une  nuit  de  lune  afin  de  pouvoir  se  mieux 
monter  la  tète. 

Nous  avons  diné  dans  une  auberge,  sur 
la  rive,  puis  vers  dix  heures  on  s'embarqua. 
Je  trouvais  l'aventure  fort  bête,  mais 
comme  ma  compagne  me  plaisait  je  ne  me 
fâchai  pas  trop.  Je  m'assis  sur  le  banc, 
en  face  d'elle,  je  pris  les  rames,  et  nous 
partîmes. 

Je  ne  pouvais  nier  que  le  spectacle  ne 
fût  charmant.  Nous  suivions  une  île  boisée, 
pleine  de  rossignols  ;  et  le  courant  nous 
emportait  vite  sur  la  rivière  couverte  de 
frissons  d'argent.  Les  crapauds  jetaient 
leur  cri  monotone  et  clair  ;  les  grenouilles 
s'égosillaient  dans  les  herbes  des  bords,  et 
le  ghssement  de  l'eau  qui  coule  faisait 
autour  de  nous  une  sorte  de  bruit  confus, 


1T2       LETTRE  TROUVEE  SUR   UN  -\OYE 

presque  insaisissable,  inquiétant,  et  nous 
donnait  une  vague  sensation  de  peur  mys- 
térieuse. 

Le  charme  doux  des  nuits  tièdes  et  des 
fleuves  luisants  sous  la  lune  nous  pénétrait, 
li  faisait  bon  vivre  et  flotter  ainsi,  et  rêver 
et  sentir  près  de  soi  une  jeune  femme, 
attendrie  et  belle. 

J'étais  un  peu  ému,  un  peu  troublé,  un 
peu  grisé  par  la  clarté  pâle  du  soir  et  par 
la  pensée  de  ma  voisine. 

«  Asseyez-vous  près  de  moi,  »  dit-elle. 
J'obéis.  Elle  reprit  :  a  Dites-moi  des  vers.  » 
Je  trouvai  que  c'était  trop  ;  je  refusai  ;  elle 
insista.  Elle  voulait  décidément  le  grand 
jeu,  tout  l'orchestre  du  sentiment,  depuis 
la  Lune  jusqu'à  la  Rime.  Je  finis  par  céder, 
et  je  lui  récitai,  par  moquerie,  une  déh- 
cieuse  pièce  de  Louis  Bouilhet,  dont  voici 
les  dernières  strophes  : 


LETTRE  TROUVEE  SUR  UX  NOYE       173 

Je  déteste  surtout  ce  barde  à  Toeil  humide 
Oui  regarde  une  étoile  en  murmurant  un  nom 
Et  pour  qui  la  nature  immense  serait  vide, 
S'il  ne  portait  en  croupe  ou  Lisette  ou  Xinon. 


Ces  gens-là  sont  charmants  qui  se  donnent  la  peine, 
Afin  qu'on  s'intéresse  à  ce  pauvre  univers, 
D'attacher  des  jupons  aux  arbres  delà  plaine 
Et  la  cornette  blanche  au  front  des  coteaux  verts. 


Certe  ils  n'ont  pas  compris  les  musiques  divines. 
Eternelle  nature  aux  frémissantes  voix, 
Ceux  qui  ne  vont  pas  seuls  par  les  creusts  ravines 
Et  rêvent  d'une  femme  au  bruit  que  font  les  bois. 

Je  m'attendais  à  des  reproches.  Pas  du 
tout.  Elle  murmura  :  «  Comme  c'est  vrai.  » 
Je  demeurai  stupéfait.  Avait-elle  com- 
pris ? 

Notre  barque,  peu  à  peu,  s'était  appro- 
chée de  la  berge  et  engagée  sous  un  saule 
qui  l'arrêta.  J'enlaçai  la  taille  de  ma  com- 
pagne et,  tout  doucement,  j'approchai  mes 

10. 


174       LETTRE  TROUVÉE   SUR   UN  NOYE 

lèvres  de  son  cou.  Mais  elle  me  repoussa 
d'un  mouvement  brusque  et  irrité  :  «  Finis- 
sez donc  î  Etes-vous'  grossier  !   » 

J'essayais  de  l'attirer.  Elle  se  débattit, 
saisit  l'arbre  et  faillit  nous  jeter  à  l'eau.  .le 
jugeai  prudent  de  cesser  mes  poursuites. 
Elle  dit  :  «  Je  vous  ferai  plutôt  chavirer.  Je 
suis  si  bien.  Je  rêve.  C'est  si  bon.  »  Puis 
elle  ajouta  avec  une  malice  dans  l'accent  : 
((  x\.vez-vous  donc  oublié  déjà  les  vers  que. 
vous  venez  de  me  réciter?  » — C'était  juste. 
Je  me  tus. 

Elle  reprit  :  «  Allons,  ramez,  u  Et  je 
m'emparai  de  nouveau  des  avirons. 

Je  commençais  à  trouver  longue  la  nuit 
et  ridicule  mon  attitude.  Ma  compagne  me 
demanda  :  «  Voulez-vous  me  faire  une  pro- 
messe ?  ') 

—  Oui.  —  Laquelle? 

—  Celle    de   demeurer  tranquille,    con- 


LETTRE  TROUVÉE  SUR   UN  NOYÉ       \~o 

venable    et  discret    si    je    vous  permets... 

—  Quoi?  dites. 

—  Voilà.  Je  voudrais  rester  couchée  sur 
le  dos,  au  fond  de  la  barque,  à  côté  de  vous, 
en  regardant  les  étoiles. 

Je  m'écriai  :  «  J'en  suis.  » 

Elle  reprit  :  «  Vous  ne  me  comprenez  pas. 
Nous  allons  nous  étendre  côte  à  côte.  Mais 
je  vous  défends  de  me  toucher,  de  m'em- 
brasser,  enfin  de...  de...  me...  caresser.  » 

Je  promis.  Elle  annonça  :  «  Si  vous  re- 
muez, je  chavire  ». 

Et  nous  voici  couchés  côte  à  côte,  les  yeux 
au  ciel,  allant  au  fil  de  l'eau.  Les  vagues 
mouvements  du  canot  nous  berçaient.  Les 
légers  bruits  de  la  nuit  nous  arrivaient  main- 
tenant plus  distincts  dans  le  fond  de  l'em- 
barcation, nous  faisaient  parfois  tressaiUir. 
Et  je  sentais  grandir  en  moi  une  étrange  et 
poignante  émotion,  un  attendrissement  in- 


r.6       LETTRE  TROUVÉE   SUR   UN  XOYÉ 

fini,  quelque  chose  comme  un  besoin  d'ou- 
vrir mes  bras  pour  étreindre  et  d'ouvrir 
mon  cœur  pour  aimer,  de  me  donner,  de 
donner  mes  pensées,  mon  corps,  ma  vie, 
tout  mon  être  à  quelqu'un  ! 

Ma  compagne  murmura,  comme  dans  un 
songe:  <(  Où  sommes-nous?  Où  allons-nous? 
11  me  semble  que  je  quitte  la  terre?  Gomme 
c'est  doux  î  Oh  !  si  vous  m'aimiez...  un 
peu  \\\  )) 

Mon  cœur  se  mit  à  battre.  Je  ne  pus 
rien  répondre;  il  me  sembla  que  je  l'ai- 
mais. Je  n'avais  plus  aucun  désir  violent. 
J'étais  bien  ainsi,  à  côté  d'elle,  et  cela  me 
suffisait. 

Et  nous  sommes  restés  longtemps,  long- 
temps sans  bouger.  Nous  nous  étions  pris 
la  main  ;  une  force  déhcieuse  nous  immo- 
bilisait :  une  force  inconnue,  supérieure, 
une   Alliance,   chaste,    intime,  absolue  de 


LETTRE  TROUVEE  SLR   UN  NOYE       l'T 

nos  êtres  voisins  qui  s'appartenaient,  sans 
se  toucher  !  Qu'était  cela  ?  Le  sais-je  ? 
L'amour,  peut-être  ? 

Le  jour  naissait  peu  à  peu.  Il  était  trois 
heures  du  matin.  Lentement  une  grande 
clarté  envahissait  le  ciel.  Le  canot  heurta 
quelque  chose.  Je  me  dressai.  Nous  avions 
abordé  un  petit  îlot. 

Mais  je  demeurai  ravi,  en  extase.  En 
l'ace  de  nous  toute  l'étendue  du  firma- 
ment s'illuminait  rouge,  rose,  violette, 
tachetée  de  nuages  embrasés  pareils  à  des 
fumées  d'or.  Le  fleuve  était  de  pourpre  et 
trois  maisons  sur  une  cote  semblaient 
brûler. 

Je  me  penchai  vers  ma  compagne.  J'al- 
lais lui  dire  :  «  Regardez  donc.  »  Mais  je 
me  tus,  éperdu,  et  je  ne  vis  plus  qu'elle. 
Elle  aussi  était  rose,  d'un  rose  de  chair 
sur  qui  aurait  coulé  un  peu  de  la  couleur 


178       LETTRE  TROUVÉE  SUR   UN  NOYÉ 

du  ciel.  Ses  cheveux  étaient  roses,  ses 
yeux  roses,  ses  dents  roses,  sa  robe,  ses 
dentelles,  son  sourire,  tout  était  rose.  Et 
je  crus  vraiment,  tant  je  fus  affolé,  que 
j'avais  l'aurore  devant  moi. 

Elle  se  relevait  tout  doucement,  me 
tendant  ses  lèvres  ;  et  j'allais  vers  elles 
frémissant,  délirant,  sentant  bien  que  j'al- 
lais baiser  le  ciel,  baiser  le  bonheur,  baiser 
le  rêve  devenu  femme,  baiser  l'idéal  des- 
cendu dans  la  chair  humaine. 

Elle  me  dit  :  a  Vous  avez  une  chenille 
dans  les  cheveux  !  »  C'était  pour  cela  qu'elle 
souriait  ! 

Il  me  sembla  que  je  recevais  un  coup 
de  massue  sur  la  tête.  Et  je  me  sentis 
triste  soudain  comme  si  j'avais  perdu  tout 
espoir  dans  la  vie. 

C'est  tout,  madame.  C'est  puéril,  niais, 
stupide.  Mais  je  crois  depuis  ce  jour  que 


LETTRE  TROUVÉE  SUR   UN  .\OYÉ       IT'J 

je  n'aimerai  jamais.  Pourtant...   qui  sait? 


Le  jeune  homme  sur  qui  cette  lettre  fut  trou- 
vée a  été  repéché  hier  dans  la  Seine,  entre 
Bougival  et  Marly.  Un  marinieT  obligeant 
qui  l'avait  iouillé  pour  savoir  son  nom, 
apporta  ce  papier. 


L'HORRIBLE 


La  nuit  tiède  descendait  lentement. 

Les  femmes  étaient  restées  dans  le  salon 
de  la  villa.  Les  hommes,  assis  ou  à  che- 
val sur  les  chaises  du  jardin,  fumaient, 
devant  la  porte,  en  cercle  autour  d'une 
table  ronde  chargée  de  tasses  et  de  petits 
verres. 

Leurs  cigares  brillaient  comme  des  yeux, 

dans  l'ombre  épaissie  de  minute  en  minute. 

On  venait  de  raconter  un  affreux  accident 

arrivé  la  veille  :  deux  hommes  et  trois  femmes 

noyés  sous  les  yeux  des  invités,  en  face,  dans 

la  rivière. 

11 


182  L'HORRIBLE 

Le  général  de  G...  prononça  : 

—  Oui,  ces  choses-là  sont  émouvantes, 
mais  elles  ne  sont  pas  horribles. 

L'horrible,  ce  vieux  mot,  veut  dire  beau- 
coup plus  que  terrible.  Un  affreux  accident 
comme  celui-là  émeut,  bouleverse,  effare  : 
il  n'affole  pas.  Pour  qu'on  éprouve  l'horreur 
il  faut  plus  que  l'émotion  de  l'àme  et  plus 
que  le  spectacle  d'un  mort  affreux,  il  faut, 
soit  un  frisson  de  mystère,  soit  une  sensa- 
tion d'épouvante  anormale,  hors  nature.  Un 
homme  qui  meurt,  môme  dans  les  conditions 
les  plus  dramatiques,  ne  fait  pas  horreur: 
un  champ  de  bataille  n'est  pas  horrible  ;  le 
sang  n'est  pas  horrible  ;  les  crimes  les  plus 
vils  sont  rarement  horribles. 

Tenez,  voici  deux  exemples  personnels 
qui  m'ont  fait  comprendre  ce  qu'on  peut  en- 
tendre par  l'horreur. 

C'était  pendant  la  guerre  de  1870.  Nous 


LUURRIBLE  183 

nous  retirions  vers  Pont-Audemer,  après 
avoir  traversé  Rouen.  L'armée,  vingt  mille 
hommes  environ,  vingt  mille  hommes  de 
déroute,  débandés,  démoralisés,  épuisés, 
allait  se  reformer  au  Havre. 

La  terre  était  couverte  de  neige.  La  nuit 
tombait.  On  n'avait  rien  mangé  depuis  la 
veille.  On  fuyait  vite,  les  Prussiens  n'étant 
pas  loin. 

Toute  la  campagne  normande,  livide,  ta- 
chée par  les  ombres  des  arbres  enlourant 
les  fermes,  s'étendait  sous  un  ciel  noir, 
lourd  et  sinistre. 

On  n!entendait  rien  autre  chose  dans  la 
lueur  terne  du  crépuscule  qu'un  bruit  con- 
tas, mou  et  cependant  démesuré  de  trou- 
peau marchant,  un  piétinement  infini,  mêlé 
d'un  vague  cUquetis  de  gamelles  ou  de  sa- 
bres. Les  hommes,  courbés,  voûtés,  sales, 
souvent  même  haillonneux  se  traînaient,  se 


184  L'HORRIBLE 

hâtiiient    dans    la    neige,    d'un    long    pas 
épsinté. 

La  peau  des  mains  collait  à  l'acier  des 
crosses,  car  il  gelait  affreusement  cette  nuit- 
là.  Souvent  je  voyais  un  petit  moblot  ôter 
ses  souliers  pour  aller  pieds  nus,  tant  il 
souffrait  dans  sa  chaussure  :  et  il  laissait 
dans  chaque  empreinte  une  trace  de  sang. 
Puis  au  bout  de  quelcjue  temps  il  s'asseyait  ' 
dans  un  champ  pour  se  reposer  quelques 
minutes,  et  il  ne  se  relevait  point.  Chaque 
homme  assis  était  un  homme  mort. 

En  avons-nous  laissé  derrière  nous,  de  ces 
pauvres  soldats  épuisés,  qui  comptaient  bien 
repartir  tout  à  l'heure,  dès  qu'ils  auraient 
un  peu  délassé  leurs  jambes  roidies  !  Or,  à 
peine  avaient-ils  cessé  de  s€  mouvoir,  de 
faire  circuler,  dans  leur  chair  gelée,  leur 
sang  presque  inerte,  qu'un  engourdisse- 
ment invincible  les   figeait,    les    clouait   à 


L'HORRIBLE  185 

terre,  fermait  leurs  yeux,  paralysait  en  une 
seconde  cette  mécanique  humaine  surme- 
née. Et  ils  s'affaissaient  un  peu,  le  front 
sur  leurs  genoux,  sans  tomber  tout  à  fait 
pourtant,  car  leurs  reins  et  leurs  membres 
devenaient  immobiles,  durs  comme  du  bois, 
impossibles  à  plier  ou  à  redresser. 

Et  nous  autres,  plus  robustes,  nous  allions 
toujours,  glacés  jusqu'aux  moelles,  avan- 
çant par  une  force  de  mouvement  donné, 
dans  cette  nuit,  dans  cette  neige,  dans  cette 
campagne  froide  et  mortelle,  écrasés  par  le 
chagrin,  par  la  défaite,  par  le  désespoir, 
surtout  étreinte  par  l'abominable  sensation 
de  l'abandon,  delà  fm,  de  la  mort,  du  néant. 

J'aperçus  deux  gendarmes  qui  tenaient 
par  le  bras  un  petit  homme  singulier,  vieux, 
sans  barbe,  d'aspect  vraiment  surprenant. 

Ils  cherchaient  un  officier,  croyant  avoir 
pris  un  espion. 


186  L'HORRIBLE 

Le  mot  «  espion  »  courut  aussitôt  parmi 
les  traînards  et  on  fit  cercle  autour  du  prison- 
nier. Une  voix  cria  :  «  Faut  le  fusiller  !  »  Et 
tous  ces  soldats  qui  tombaient  d'accable- 
ment, ne  tenant  debout  que  parce  qu'ils 
s'appuyaient  sur  leurs  fusils,  eurent  soudain 
ce  frissoU  de  colère  furieuse  et  be«tiale  qui 
pousse  les  foules  au  massacre. 

Je  voulus  parler;  j'étais  alors  chef  de 
bataillon  ;  mais  on  ne  reconnaissait  plus  les 
chefs,  on  m'aurait  fusillé  moi-môme. 

Un  des  gendarmes  me  dit  : 

—  Voilà  trois  jours  qu'il  nous  suit.  Il 
demande  à  tout  le  monde  des  renseigne- 
ments sur  l'artillerie. 

J'essayai  d'interroger  cet  être  : 

—  Que  faites-vous?  Que  voulez-vous? 
Pourquoi  accompagnez-vous  l'armée? 

11  bredouilla  quelques  mots  en  un  patois 
inintelligible. 


L'HORRIBLE  187 

C'était  vraiment  un  étrange  personnage, 
aux  épaules  étroites,  à  l'œil  sournois,  et  si 
troublé  devant  moi  que  je  ne  doutais  plus 
vraiment  que  ce  ne  fût  un  espion.  Il  sem- 
blait fort  âçfé  et  faible.  Il  me  considérait  en 

o 

dessous,  avec  un    air  humble,    stupide  et 
rusé. 

Les  hommes  autour  de  nous  criaient  : 

—  Au  mur  !  au  mur! 

Je  dis  aux  gendarmes  : 
.   —  Vous  répondez  du  prisonnier?... 

Je  n'avais  point  fini  de  parler  qu'une 
poussée  terrible  me  renversa,  et  je  vis,  en 
une  seconde,  l'homme  saisi  par  les  trou- 
piers furieux,  terrassé,  frappé,  traîné  au 
bord  de  la  route  et  jeté  contre  un  arbre.  Il 
tomba  presque  mort  déjà,  dans  la  neige. 

Et  aussitôt  on  le  fusilla.  Les  soldats 
tiraient  sur  lui,  rechargeaient  leurs  armes, 
tiraient  de  nouveau  avec  un  acharnement 


188  L'HORRIBLE 

de  brutes.  Ils  se  battaient  pour  avoir  leur 
tour,  défilaient  devant  le  cadavre  et  tiraient 
toujours  dessus,  comme  on  défile  devant  un 
cercueil  pour  jeter  de  l'eau  bénite. 
Mais  tout  d'un  coup  un  cri  passa  : 

—  Les  Prussiens  !  les  Prussiens  ! 

Et  j'entendis,  par  tout  l'horizon,  la 
rumeur  immense  de  l'armée  éperdue  qui 
courait. 

La  panique,  née  de  ces  coups  de  feu  sur 
ce  vagabond,  avait  affolé  les  exécuteurs 
eux-mêmes  ;  qui  sans  comprendre  que 
l'épouvantée  venait  d'eux  se  sauvèrent  et 
disparurent  dans  l'ombre. 

Je  restai  seul  devant  le  corps  avec  les 
deux  gendarmes,  que  leur  devoir  avait 
retenus  près  de  moi. 

Ils  relevèrent  cette  viande  broyée,  mou- 
lue et  sanglante. 

—  Il  faut  le  fouiller,  leur  dis-je. 


L'HORRIBLE  189 

Et  je  tendis  une  boîte  d'allumettes-bou- 
gies  que  j'avais  dans  ma  pocke.  Un  des 
soldats  éclairait  l'autre.  J'étais  debout  entre 
les  deux. 

Le  gendarme  qui  maniait  le  corps  dé- 
clara : 

—  Yètu  d'une  blouse  bleue,  d'une 
chemise  blanche,  d'un  pantalon  et  d'une 
paire  de  souliers. 

La  première  allumette  s'éteignit  ;  on 
alluma  la  seconde.  L'homme  reprit,  en  re- 
tournant les  poches  : 

—  Un  couteau  de  corne,  un  mouchoir  à 
carreaux,  une  tabatière,  un  bout  de  ficelle, 
un  morceau  de  pain. 

La  seconde  allumette  s'éteignit.  On  allu- 
ma la  troisième.  Le  gendarme  après  avoir 
longtemps  palpé  le  cadavre  déclara  : 

—  C'est  tout. 

Je  dis  : 

11. 


190  L'HORRIBLE 

—  Déshabillez-le.  Nous  trouverons  peut- 
être  quelque  chose  contre  la  peau. 

Et,  pour  que  les  deux  soldats  pussent 
agir  en  même  temps,  je  me  mis  moi-même 
à  les  éclairer.  Je  les  Aboyais  à  la  lueur  ra- 
pide et  vite  éteinte  de  l'allumette,  ôter  les 
vêtements  un  à  un,  mettre  à  nu  ce  paquet 
sanglant  de  chair  encore  chaude  et  morte. 

Et  soudain  un  d'eux  balbutia  : 

—  Nom  d'un  nom,  mon  commandant, 
c'est  une  femme  ! 

Je  ne  saurais  vous  dire  quelle  étrange  et 
poignante  sensation  d'angoisse  me  remua 
le  cœur.  Je  ne  le  pouvais  croire,  et  je  m'a- 
genouillai dans  la  neige,  devant  cette  bouil- 
lie informe,  pour  voir  :  c'était  une  femme  ! 

Les  deux  gendarmes,  interdits  et  démo- 
rahsés,  attendaient  que  j'émisse  un  avis. 

Mais  je  ne  savais  que  penser,  que  sup- 
poser. 


L'HORRIBLE  101 

Alors  le  brigadier  prononça  lentement  : 

—  Peut-être  qu'elle  venait  chercher  son 
étant  qu'était  soldat  d'artillerie  et  dont  elle 
n'avait  pas  de  nouvelles. 

Et  l'autre  répondit  : 

—  P't'être  ben  que  oui  tout  de  même. 

Et  moi  qui  avais  vu  des  choses  bien  ter- 
ribles, je  me  mis  à  pleurer.  Et  je  sentis,  en 
face  de  cette  morte,  dans  cette  nuit  glacée, 
au  milieu  de  cette  plaine  noire,  devant  ce 
mystère,  devant  cette  inconnue  assassinée, 
ce  que  veut  dire  ce  mot  :  «  Horreur  » . 

Or,  j'ai  eu  cette  même  sensation,  l'an 
dernier,  en  interrogeant  un  des  survivants 
de  la  mission  Flatters.  un  tirailleur  algé- 
rien. 

Vous  savez  les  détails  de  ce  drame 
atroce.  Il  en  est  un  cependant  que  vous 
ignorez  peut-être. 

Le  colonel  allait  au  Soudan  par  le  désert 


192  L'HORRIBLE 

et  traversait  l'immense  territoire  des  Toua- 
regs, qui  sont,  dans  toutcet  océan  de  sable 
qui  va  de  l'Atlantique  à  l'Egypte  et  du  Sou- 
dan à  l'Algérie,  des  espèces  de  pirates  com- 
parables à  ceux  qui  ravageaient  les  mers 
autrefois. 

Les  guides  qui  conduisaient  la  colonne 
appartenaient  à  la  tribu  des  Ghambaa,  de 
Ouargla. 

Or,  un  jour  on  établit  le  camp  en  plein 
désert,  et  les  Arabes  déclarèrent  que,  la 
source  étant  encore  un  peu  loin,  ils  iraient 
chercher  de  l'eau  avec  tous  les  chameaux . 

Un  seul  homme  prévint  le  colonel  qu'il 
était  trahi  :  Flatters  n'en  crut  rien  et  ac- 
compagna le  convoi  avec  les  ingénieurs, 
les  médecins  et  presque  tous  ses  officiers. 

Ils  furent  massacrés  autour  de  la  source, 
et  tous  les  chameaux  capturés. 

Le  capitaine  du  bureau  arabe  de  Ouar- 


L'HORRIBLE  193 

gla,  demeuré  au  camp,  prit  le  commande- 
ment des  survivants,  spahis  et  tirailleurs, 
et  on  commença  la  retraite,  en  abandon- 
nant les  bagages  et  les  vivres,  faute  de  cha- 
meaux pour  les  porter. 

Ils  se  mirent  donc  en  route  dans  cette 
solitude  sans  ombre  et  sans  fin,  sous  le  so- 
leil dévorant  qui  les  brûlait  du  matin  au 
soir. 

Une  tribu  vint  faire  sa  soumission  et  ap- 
porta des  dattes.  Elles  étaient  empoison- 
nées. Presque  tous  les  Français  moururent 
et,  parmi  eux,  le  dernier  officier. 

Il  ne  restait  plus  que  quelques  spahis, 
dont  le  maréchal  des  logis  Pobéguin,  plus 
des  tirailleurs  indigènes  de  la  tribu  de  Gham- 
baa.  On  avait  encore  deux  chameaux.  Ils 
disparurent  une  nuit  avec  deux  Arabes. 

Alors  les  survivants  comprirent  qu'il  allait 
falloir  s'entre-dévorer,  et,  sitôt  découverte 


194  L'HORRIBLE 

la  fuite  des  deux  hommes  avec  les  deux- 
bêtes,  ceux  qui  restaient  se  séparèrent  et 
se  mirent  à  marcher  un  à  un  dans  le  sable 
mou,  sous  la  flamme  aiguë  du  ciel,  à  plus 
d'une  portée  de  fusil  l'un  de  l'autre. 

Ils  allaient  ainsi  tout  le  jour,  et,  quand 
on  atteignait  une  source,  chacun  y  venait 
boire  à  son  tour,  dès  que  le  plus  proche 
isolé  avait  regagné  sa  distance.  Ils  allaient 
ainsi  tout  le  jour,  soulevant  de  place  en 
place,  dans  l'étendue  brûlée  et  plate,  ces 
petites  colonnes  de  poussière  qui  indiquent 
de  loin  les  marcheurs  dans  le  désert. 

Mais  un  matin,  un  des  voyageurs  brus- 
quement obliqua,  se  rapprochant  de  son 
voisin.  Et  tous  s'arrêtèrent  pour  regarder. 

L'homme  vers  qui  marchait  le  soldat  af- 
famé ne  s'enfuit  pas,  mais  il  s'aplatit  par 
terre,  il  mit  en  joue  celui  qui  s'en  Amenait. 
Quand  il  le  crut  à  distance,  il  tira.  L'autre 


L'II0RR[BLE  l'»-; 

ne  fat  point  touché  et  il  continua  d'avancer 
puis,  épaulant  à  son  tour,  il  tua  net  son 
camarade. 

Alors,  de  tout  l'horizon,  les  autres  accou- 
rurent pour  chercher  leur  part.  Et  celui  qui 
avait  tué,  dépeçant  le  mort,  le  distribua. 

Et  ils  s'espacèrent  de  nouveau,  ces  alliés 
irréconciliables,  pour  jusqu'au  prochain 
meurtre  qui  les  rapprocherait. 

Pendant  deux  jours  ils  vécurent  de  cette 
chair  humaine  partagée.  Puis  la  famine 
étant  revenue,  celui  qui  avait  tué  le  premier 
tua  de  nouveau.  Et  de  nouveau,  comme  un 
boucher,  il  coupa  le  cadavre  et  l'offrit  à  ses 
compagnons,  en  ne  conservant  que  sa  portion. 

Et  ainsi  continua  cette  retraite  d'anthro- 
pophages. 

Le  dernier  Français,  Pobéguin,  fut  mas- 
sacré au  bord  d'un  puits,  la  veille  du  jour 
011  les  secours  arrivèrent. 


i9G  LHORRIBLE 

Comprenez-vous  maintenant  ce  que  j'en- 
tends par  THorrible  ? 

Voilà  ce  que  nous  raconta,  l'autre  soir,  le 
général  de  G... 


LE  TIC 


Les  dîneurs  entraient  lentement  dans  la 
grande  salle  de  l'hôtel  et  s'asseyaient  à 
leurs  places.  Les  domestiques  commen- 
cèrent le  service  tout  doucement,  pour 
permettre  aux  retardataires  d'arriver  et  pour 
n'avoir  point  à  rapporter  les  plats  ;  et  les 
anciens  baigneurs,  les  habitués,  ceux  dont 
la  saison  avançait,  regardaient  avec  intérêt 
i  la  porte  chaque  fois  qu'elle  s'ouvrait,  avec 
le  désir  de  voir  paraître  de  nouveaux 
visages. 

C'est  là  la  grande  distraction  des  villes 


108  LE  TIC 

d'eaux.  On  attend  le  dîner  pour  inspecter 
les  arrivés  du  jour,  pour  deviner  ce  qu'ils 
sont,  ce  qu'ils  font,  ce  qu'ils  pensent.  Un 
désir  rôde  dans  notre  esprit,  le  désir  de 
rencontres  agréables,  de  connaissances  ai- 
mables, d'amours  peut-être.  Dans  cette  vie 
de  coudoiements,  les  voisins,  les  inconnus, 
prennent  une  importance  extrême .  La 
curiosité  est  en  éveil,  la  sympathie  en 
attente  et  la  sociabilité  en  travail. 

On  a  des  antipathies  d'une  semaine  et 
des  amitiés  d'un  mois,  on  voit  les  gens 
avec  des  yeux  différents,  sous  l'optique 
spécial  de  la  connaissance  de  ville  d'eaux. 
On  découvre  aux  hommes,  subitement, 
dans  une  causerie  d'une  heure,  le  soir, 
après  dîner,  sous  les  arbres  du  parc  oîi 
bouillonne  la  source  guérisseuse,  une 
intelligence  supérieure  et  des  mérites  sur- 
prenants, et,  un  mois  plus  tard,  on  a  com- 


LE  TIC  199 

plètement  oublié  ces  nouveaux  amis,  si 
charmants  aux  premiers  jours. 

Là  aussi  se  forment  des  liens  durables  et 
sérieux,  plus  vite  que  partout  ailleurs.  On 
se  voit  tout  le  jour,  on  se  connaît  très  vite; 
et  dans  l'affection  qui  commence  se  mêle 
quelque  chose  de  la  douceur  et  de  l'aban- 
don des  intimités  anciennes.  On  garde  plus 
tard  le  souvenir  cher  et  attendri  de  ces 
premières  heures  d'amitié,  le  souvenir  de 
ces  premières  causeries  par  qui  se  tait  la 
découverte  de  l'àme,  de  ces  premiers  regards 
qui  interrogent  et  répondent  aux  questions 
et  aux  pensées  secrètes  que  la  bouche  ne 
dit  point  encore,  le  souvenir  de  cette  pre- 
mière confiance  cordiale,  le  souvenir  de 
cette  sensation  charmante  d'ouvrir  son 
cœur  à  quelqu'un  qui  semble  aussi  vous 
ouvrir  le  sien. 

Et  la  tristesse  de  la  station  de  bains,  la 


200  LE  TIC 


monotonie  des  jours  tous  pareils,  rendent 
plus  complète  d'heure  en  heure  cette  éclo- 
sion  d'affection. 


Donc,  ce  soir-là,  comme  tous  les  soirs, 
nous  attendions  l'entrée  de  figures  incon- 
nues. 

Il  n'en  vint  que  deux,  mais  très  étran- 
ges, un  homme  et  une  femme  :  le  pèife  et 
la  fille.  Us  me  firent  l'effet,  tout  de  suite, 
de  personnages  d'Edgar  Poë  ;  et  pourtant 
il  y  avait  en  eux  un  charme,  un  charme 
malheureux  ;  je  me  les  représentai  comme 
des  victimes  de  la  fatalité.  L'homme  était 
très  grand  et  maigre,  un  peu  voûté,  avec 
des  cheveux  tout  hkncs,  trop  blancs  pour 
sa  physionomie  jeune  encore  ;  et  il  avait 
dans  son  allure  et  dans  sa  personne  quelque 
chose   de   grave,  cette  tenue  austère   que 


LE  TIC  201 

gardent  les  protestants.  La  fille,  âgée  peut- 
être  de  vingt-quatre  ou  vingt-cinq  ans,  était 
petite,  fort  maigre  aussi,  fort  pâle,  avec  un 
air  las,  fatigué,  accablé.  On  rencontre  ainsi 
des  gens  qui  semblent  trop  faibles  pour  les 
besognes  et  les  nécessités  de  la  vie,  trop 
faibles  pour  se  remuer,  pour  marcher,  pour 
faire  tout  ce  que  nous  faisons  tous  les  jours. 
Elle  était  assez  jolie,  cette  enfant,  d'une 
beauté  diaphane  d'apparition  ;  et  elle  man- 
geait avec  une  extrême  lenteur,  comme  si 
elle  eût  été  presque  incapable  de  mouvoir 
ses  bras. 

C'était  elle  assurément  qui  tenait  prendre 
les  eaux. 

Ils  se  trouvèrent  en  face  de  moi,  de  l'autre 
côté  de  la  table;  et  je  remarquai  immédia- 
tement que  le  père  avait  un  tic  nerveux 
fort  singulier. 

Chaque  fois  qu'il  voulait  atteindre  un  ob- 


202  LE  TIC 

jet.  sa  main  décrivait  un  crochet  rapide, 
une  sorte  de  zigzag  affolé,  avant  de  parvenir 
à  toucher  ce  qu'elle  cherchait.  Au  bout  de 
quelques  instants,  ce  mouvement  nie  fati- 
gua tellement  que  je  détournais  la  tête  pour 
ne  pas  le  voir. 

Je  remarquai  aussi  que  la  jeune  fdle  gar- 
dait, pour  manger,ungantà  la  main  gauche. 

Après  dîner,  j'allai  faire  un  tour -dans  le 
parc  de  l'établissement  thermal.  Gela  se 
passait  dans  une  petite  station  d'Auvergne. 
Chàtel-Guyon.  cachée  dans  une  gorge,  au 
pied  de  la  haute  montagne,  de  cette  mon- 
tagne d'oîi  s'écoulent  tant  de  sources  bouil- 
lantes, venues  du  foyer  profond  des  anciens 
volcans.  Là-bas.  au-dessus  de  nous,  les 
dômes,  cratères  éteints,  levaient  leurs  têtes 
tronquées  au-dessus  de  la  longue  chaîne. 
Car  Chàtel-Guyon  est  au  commencement  du 
pays  des  dômes. 


LE  TIC  203 

Plus  loin  s'étend  le  pays  des  pics;  et,  plus 
loin  encore,  le  pays  des  plombs. 

Le  puy  de  Dôme  est  le  plus  haut  des 
dômes,  le  pic  du  Sancy  le  plus  élevé  des 
pics,  et  le  plomb  du  Cantal  le  plus  grand 
des  plombs. 

Il  faisait  très  chaud  ce  soir-là.  J'allais, 
de  long  en  large  dans  l'allée  ombreuse, 
écoutant,  sur  le  mamelon  qui  domine  le 
parc,  la  musique  du  casino  jeter  ses  pre- 
mières chansons. 

Et  j'aperçus,  venant  vers  moi,  d'un  pas 
lent,  le  père  et  la  fille.  Je  les  saluai,  comme 
on  salue  dans  les  villes  d'eaux  ses  compa- 
gnons d'hôtel;  et  l'homme,  s'arrétant  aus- 
sitôt, me  demanda  : 

—  Ne  pourriez-vous,  monsieur,  nous  in- 
diquer une  promenade  courte,  facile  et  johe 
si  c'est  possible;  et  excusez  mon  indiscré- 
tion. 


204       •  LE  TIC 

Je  m'offris  à  les  conduire  au  vallon  oi^i 
coule  la  mince  rivière,  vallon  profond, 
gorge  étroite  entre  deux  grandes  pentes  ro- 
cheuses et  boisées. 

Ils  acceptèrent. 

Et  nous  parlâmes,  naturellement,  de  la 
vertu  des  eaux. 

—  Oh,  disait-il,  ma  fihe  a  une  étrange 
maladie,  dont  on  ignore  le  siège.  Elle  souffre 
d'accidents  nerveux  incompréhensibles . 
Tantôt  on  la  croit  atteinte  d'une  maladie  de 
cœur,  tantôt  d'une  maladie  de  foie,  tantôt 
d'une  maladie  de  la  moelle  épinière.  Aujour- 
d'hui on  attribue  à  l'estomac,  qui  est  la 
grande  chaudière  et  le  grand  régulateur  du 
corps,  ce  mal-Protée  aux  mille  formes  et 
aux  mille  atteintes.  Voilà  pourquoi  nous 
sommes  ici.  Moi  je  ci'ois  plutôt  que  ce  sont 
les  nerfs.  En  tout  cas,  c'est  bien  triste. 

Le  souvenir  me  vint  aussitôt  du  tic  vio- 


LE  TIC  -Oo 

lent    de  sa   main,    et   je   lui    demandai  : 
—  Mais  n'est-ce  pas  là  de  l'hérédité?  IS'a- 

vez-Yous  pas  vous-mrme  les  nerfs  un  peu 

malades  ? 

Il  répondit  tranquillement  : 

—  Moi?...  Mais  non...  j'ai  toujours  eu 
les  nerfs  très  calmes... 

Puis  soudain,  après  un  silence,  il  reprit: 

—  Ah  !  vous  faites  allusion  au  spasme 
de  ma  main  chaque  fois  que  je  veux  pren- 
dre quelque  chose?  Gela  provient  d'une 
émotion  terrible  que  j'ai  eue.  Figurez- vous 
que  cette  enfant  a  élé  enterrée  vivante! 

Je  ne  trouvai  rien  à  dire  qu'un  «  Ah!  » 
de  surprise  et  d'émotion. 


Il  reprit  :  «  Voici  l'aventure.  Elle  est  sim- 
ple. Juliette  avait  depuis  quelque  temps  de 
graves  accidents  au  cœur.  Nous  croyions  à 


206  LE  TIC 

une  maladie  de  cet  organe,  et  nous  nous 
attendions  à  tout. 

On  la  rapporta  un  jour  froide,  inanimée, 
morte.  Elle  venait  de  tomber  dans  le  jar- 
din. Le  médecin  constata  le  décès.  Je  veillai 
pi^ès  d'elle  un  jour  et  deux  nuits  ;  je  la  mis 
moi-même  dans  le  cercueil,  que  j'accom- 
pagnai jusqu'au  cimetière  où  il  fut  déposé 
dans  notre  caveau  de  famille.  C'était  en 
pleine  campagne,  en  Lorraine. 

J'avais  voulu  qu'elle  fût  ensevelie  avec 
ses  bijoux,  bracelets,  colliers,  bagues,  tous 
cadeaux  qu'elle  tenait  de  moi,  et  avec  sa 
première  robe  de  bal. 

Vous  devez  penser  quel  était  l'état  de 
mon  cœur  et  l'état  de  mon  âme  on  rentrant 
chez  moi.  Je  n'avais  qu'elle,  ma  femme 
étant  morte  depuis  longtemps.  Je  rentrai 
seul,  à  moitié  fou,  exténué,  dans  ma  cham- 
bre, et  je  tombai  dans  mon  fauteuil,  sans 


LE  TIC  207 

pensée,  sans  force  maintenant  pour  faire  un 
mouvement.  Je  n'étais  plus  qu'une  machine 
douloureuse,  vibrante,  un  écorché  ;  mon 
àme  ressemblait  à  une  plaie  vive. 

Mon  vieux  valet  de  chambre,  Prosper, 
qui  m'avait  aidé  à  déposer  Juliette  dans  son 
cercueil,  et  à  la  parer  pour  ce  dernier  som- 
meil, entra  sans  bruit  et  demanda  : 

—  Monsieur  veut  -  il  prendre  quelque 
chose  ? 

Je  fis   «  non  »  de  la  tête  sans  répondre. 
Il  reprit  : 

—  Monsieur  a  tort.  Il  arrivera  du  mal  à 
monsieur.  Monsieur  veut-il  alors  que  je  le 
mette  au  lit  ? 

Je  prononçai  : 

—  Non,  laisse-moi. 
Et  il  se  retira. 

Combien  s'écoula-t-il  d'heures,  je  n'en 
sais  rien.  Oh  !   quelle  nuit  !  quelle  nuit  !  Il 


208  LE  TIC 

faisait  froid  ;  mon  feu  s'était  éleint  dans  la 
grande  cheminée;  et  le  vent,  un  vent  d'hi- 
ver, un  vent  glacé,  un  grand  vent  de  pleine 
gelée,  heurtait  les  fenêtres  avec  un  bruit 
sinistre  et  régulier. 

Combien  s'écoula-t-il  d'heures  ?  J'étais  là, 
sans  dormir,  affaissé,  accablé,  les  yeux  ou- 
verts, les  jambes  allongées,  le  corps  mou, 
mort,  et  l'esprit  engourdi  de  désespoir.  Tout 
à  coup,  la  grande  cloche  de  la  porte  d'en- 
trée, la  grande  cloche  du  vestibule  tinta. 

J'eus  une  telle  secousse  que  mon  siège 
craqua  sous  moi.  Le  son  grave  et  pesant 
vibrait  dans  le  château  vide  comme  dans' 
un  caveau.  Je  me  retournai  pour  voir 
l'heure  à  mon  horloge.  11  était  deux  heures 
du  matin.  Qui  pouvait  venir  à  cette  heure  ? 

Et  brusquement  la  cloche  sonna  de  nou- 
veau deux  coups.  Les  domestiques,  sans 
doute,  n'osaient   pas  se  lever.  Je  pris  une 


LE  TIC  209 

bougie   et  je  descendis.  Je  faillis   deman- 
der : 

—  Qui  est  là  ? 

Puis  j'eus  honte  de  cette  faiblesse  ;  et  je 
tirai  lentement  les  gros  verrous .  Mon  cœur 
battait  ;  j'avais  peur.  J'ouvris  la  porte  brus- 
quement et  j'aperçus  dans  l'ombre  une 
forme  blanche  dressée ,  quelque  chose 
comme  un  fantôme. 

Je  reculai,  perclus  d'angoisse,  balbutiant  : 

—  Qui...  qui...  qui  êtes-vous  ? 
Une  voix  répondit  : 

—  C'est  moi,  père. 
C'était  ma  fille. 

Certes,  je  me  crus  fou  ;  et  je  m'en  allais 
à  reculons  devant  ce  spectre  qui  entrait;  je 
m'en  allais,  faisant  de  la  main,  comme 
pour  le  chasser,  ce  geste  que  vous  avez  vu 
tout  à  l'heure  ;  ce  geste  qui  ne  m'a  plus 
quitté. 

12. 


210  LE  TIC 

L'apparition  reprit  : 

—  N'aie  pas  peur,  papa  ;  je  n'étais  pas 
morte.  On  a  voulu  me  voler  mes  bagues,  et 
on  m'a  coupé  un  doigt;  le  sang  s'est  mis  à 
couler,  et  cela  m'a  ranimée. 

Et  je  m'aperçus,  en  effet,  qu'elle  était 
couverte  de  sang. 

Je  tombai  sur  les  genoux,  étouffant,  san- 
glotant, râlant. 

Puis,  quand  j'eus  ressaisi  un  peu  ma 
pensée,  tellement  éperdu  encore  queje  com- 
prenais mal  le  bonheur  terrible  qui  m'arri- 
■  vait,  je  la  fis  monter  dans  ma  chambre,  je 
la  fis  asseoir  dans  mon  fauteuil;  puis  je  son- 
nai Prosper  à  coups  précipités  pour  qu'il 
rallumât  le  feu,  qu'il  préparât  à  boire  et 
allât  chercher  des  secours. 

L'homme  entra,  regarda  ma  fille,  ouvrit 
la  bouche  dans  un  spasme  d'épouvante  et 
d'horreur,  puis  tomba  roide  mort  sur  le  dos. 


LE  TIC  211 

C'était  lui  qui  avait  ouvert  le  caveau,  qui 
avait  mutilé,  puis  abandonné  mon  enfant  : 
car  il  ne  pouvait  effacer  les  traces  du  vol.  Il 
n'avait  même  pas  pris  soin  de  remettre  le 
cercueil  dans  sa  case,  sûr  d'ailleurs  de 
nèlre  pas  soupçonné  par  moi.  dont  il  avait 
toule  la  confiance. 

Vous  voyez,  monsieur,  que  nous  sommes 
des  gens  bien  malheureux.  » 


11  se  tut. 

La  nuit  était  venue  enveloppant  le  petit 
vallon  solitaire  et  triste,  et  une  sorte  de  peur 
mystérieuse  m'étreignait  à  me  sentir  auprès 
do  ces  êtres  étranges,  de  cette  «norte  reve- 
nue et  de  ce  père  aux  gestes  effrayants. 

Je  ne  trouvais  rien  à  dire.  Je  murmu- 
rai : 

—  Quelle  horrible  chose  !... 


212  LE  TIC 

Puis,  après  une  minute,  j'ajoutai  : 
—  Si  nous  rentrions,  il  me  &emble  qu'il 
fait  frais. 

Et  nous  retournâmes  vers  riiôtel. 


FINI 


Le  comte  de  Lormerin  venait  d'achever 
de  s'habiller.  Il  jeta  un  dernier  regard  dans 
la  grande  glace  qui  tenait  un  panneau  entier 
de  son  cabinet  de  toilette  et  sourit. 

11  était  vraiment  encore  bel  homme,  bien 
que  tout  gris.  Haut,  svelte,  élégant,  sans 
ventre,  le  visage  maigre  avec  une  fine 
moustache  de  nuance  douteuse,  qui  pouvait 
passer  pour  blonde,  il  avait  de  l'allure,  de 
la  noblesse,  de  la  distinction,  ce  chic  enfin, 
ce  je  ne  sais  quoi  qui  établit  entre  deux 
hommes  plus  de  différence  que  les  millions. 


214  ,  FINI 

Il  murmura  : 

—  Lormerin  vit  encore  ! 

Et  il  entra  dans  son  salon,  où  l'attendait 
son  courrier. 

Sur  sa  table,  où  chaque  chose  avait  sa 
place,  table  de  travail  du  monsieur  qui  ne- 
travaille  jamais,  une  dizaine  de  lettres  at- 
tendaient à  côté  de  trois  journaux  d'opi- 
nions différentes.  D'un  seul  coup  de  doigt 
il  étala  toutes  ces  lettres,  comme  un  joueur 
qui  donne  à  choisir  une  carte  ;  et  il  regarda 
les  écritures,  ce  qu'il  faisait  chaque  matin 
avant  de  déchirer  les  enveloppes. 

C'était  pour  lui  un  moment  délicieux 
d'attente,  de  recherche  et  de  vague  an- 
goisse. Que  lui  apportaient  ces  papiers  fer- 
més et  mystérieux  ?  Que  contenaient-ils  de 
plaisir,  de  bonheur  ou  de  chagrin  ?  11  les 
couvait  de  son  regard  rapide,  reconnaissant 
les  écritures,  les  choisissant,  faisant  deux  ou 


FINI  215 

Irois  lots,  selon  ce  qu'il  en  espérait.  Ici,  les 
amis;  là,  les  indifférents;  plus  loin  les  in- 
connus. Les  inconnus  le  troublaient  tou- 
jours un  peu.  Que  voulaient-ils  ?  Quelle 
main  avait  tracé  ces  caractères  bizarres, 
pleins  de  pensées,  de  promesses  ou  de  me- 
naces ? 

Ce  jour -là,  une  lettre  surtout  arrêta  son 
œil.  Elle  était  simple  pourtant,  sans  rien  de 
révélateur;  mais  il  la  considéra  avec  in- 
quiétude, avec  une  sorte  de  frisson  au  cœur. 
Il  pensa  :  «  De  qui  ça  peut-il  être  ?  Je  con- 
nais certainement  cette  écriture,  et  je  ne  la 
reconnais  pas.  » 

Il  réleva  à  la  hauteur  du  visage,  en  la 
tenant  délicatement  entre  deux  doigts,  cher- 
chant à  lire  à  travers  l'enveloppe,  sans  se 
décider  à  l'ouvrir. 

Puis  il  la  flaira,  prit  sur  la  table  une  pe- 
tite loupe  qui  traînait  pour  étudier  tous  les 


210  FINI 

détails  des  caractères.  Un  énervement  l'en- 
vahissait. «  De  qui  est-ce  ?  Cette  main-là 
m'est  familière,  très  familière.  Je  dois  avoir 
lu  souvent  de  sa  prose,  oui  très  souvent. 
Mais  ça  doit  être  vieux,  très  vieux.  De  qui 
diable  ça  peut-il  être  ?  Baste  !  quelque  de- 
mande d'argent.  » 

Et  il  déchira  le  papier;  puis  il  lut  : 
«  Mon  cher  ami,  vous  m'avez  oubhée, 
sans  doute,  car  voici  vingt- cinq  ans  que 
nous  ne  nous  sommes  vus.  J'étais  jeune, 
je  suis  vieille.  Quand  je  vous  ai  dit  adien. 
je  quittais  Paris  pour  suivre,  en  province, 
mon  mari,  mon  vieux  mari,  que  vous  appe- 
liez «  mon  hôpital  ».  Vous  en  souvenez - 
vous?  Il  est  mort,  voici  cinq  ans;  et,  main- 
tenant,  je  reviens  à  Paris  pour  marier  ma 
fdle,  car  j'ai  une  fille,  une  belle  fille  de  dix- 
huit  ans,  que  vous  n'avez  jamais  vue.  Je 
vous  ai  annoncé  son  entrée  au  monde,  mais 


FINI  ^IT 

VOUS  n'avez  certes  pas   fait  grande  atten- 
tion à  un  aussi  mince  événement. 

«  Vous,  vous  êtes  toujours  le  beau  Lor- 
merin;  on  me  l'a  dit.  Eh  bien,  si  vous  vous 
rappelez  encore  la  petite  Lise^.  que  vous 
appeliez  I.ison,  venez  dîner  ce  soir  avec 
elle,  avec  la  vieille  baronne  de  Vance,  votre 
toujours  fidèle  amie,  qui-  vous  tend,  un  peu 
émue,  et  contente  aussi,  une  main  dévouée, 
qu'il  faut    serrer  et   ne    plus    baiser,   mon 

pauvre  Jaquelet. 

«.  Lise  de  Yance.  » 

Le  cœur  de  Lormerin  s'était  mis  abattre. 
Il  demeurait  au  fond  de  son  fauteuil,  la  let- 
tre sur  les  genoux  et  le  regard  fixe  devant 
lui,  crispé  par  une  émotion  poignante  qui 
lui  faisait  monter  des  larmes  aux  yeux  ! 

S'il  avait  aimé  une  femme  dans  sa  vie, 
c'était  celle-là,  la  petite  Lise,  Lise  de  Yance, 
qu'il  appelait  Fleur-de-Gendre ,  à  cause  de 


218  FINI 

la  couleur  étrange  de  ses  cheveux  et  du  gris 
pâle  de  ses  yeux.  Oh  !  quelle  fine,  et  johe, 
et  charmante  créature  c'était,  cette  frôle 
baronne,  la  femme  de  ce  vieux  baron  gout- 
teux et  bourgeonneux  qui  l'avait  enlevée 
brusquement  en  province,  enfermée,  sé- 
questrée par  jalousie,  par  jalousie  du  beau 
Lormerin. 

Oui  il  l'avait  aimée  et  il  avait  été  bien 
aimé  aussi,  croyait-il.  Elle  le  nommait  fami- 
lièrement Jaquelet,  et  elle  disait  ce  mot 
d'une  exquise  façon. 

Mille  souvenirs  effacés  lui  revenaient 
lointains  et  doux,  et  tristes  maintenant.  Un 
soir  elle  était  entrée  chez  lui  en  sortant 
d'un  bal,  et  ils  avaient  été  faire  un  tour  au 
bois  de  Boulogne  :  ehe  décolletée,  lui  en 
veston  de  chambre.  C'était  au  printemps  ; 
il  faisait  doux.  L'odeur  de  son  corsage 
embaumait  l'air  tiède,  l'odeur  de  son  cor- 


FINI  219 

sage  et  aussi,  un  peu,  celle  de  sa  peau.  Quel 
soir  divin  !  En  arrivant  près  du  lac,  comme 
la  lune  tombait  dans  Feau  à  travers  les 
branches,  elle  s'était  mise  à  pleurer.  Ln 
peu  surpris,  il  demanda  pourquoi. 
Elle  répondit  : 

—  Je  ne  sais  pas  ;  c'est  la  lune  et  l'eau 
qui  m'attendrissent.  Toutes  les  fois  que  je 
vois  des  choses  poétiques,  ça  me  serre  le 
cœur  et  je  pleure. 

Il  avait  souri,  ému  lui-même,  trouvant 
ça  bète  et  charmant,  cette  émotion  naïve 
de  femme,  de  pauvre  petite  femme  que 
toutes  les  sensations  ravagent.  Et  il  l'avait 
embrassée  avec  passion,  bégayant  : 

—  Ma  petite  Lise,  tu  es  exquise. 

Quel  charmant  amour,  délicat  et  court, 
ça  avait  été,  et  fmi  si  vite  aussi,  coupé  net, 
en  pleine  ardeur,  par  cette  vieille  brute  de 
baron  qui  avait  enlevé  sa  femme,  et  qui  ne 


220  FhM 

l'avait  plus  montrée  à  personne  jamais  de- 
puis lors  ! 

Lormerin  avait  oublié,  parbleu  !  au  bout 
de  deux  ou  trois  semaines.  iJne  femme 
cliasse  l'autre  si  vite,  à  Paris,  quand  on  est 
garçon  I  N'importe,  il  avait  gardé  à  celle-là 
une  petite  chapelle  en  son  cœur,  car  il 
n'avait  aimé  qu'elle  !  Il  s'en  rendait  bien 
compte  maintenant. 

Il  se  leva  et  prononça  tout  haut  :  «  Cer- 
tes, j'irai  dîner  ce  soir!  »  Et,  d'instinct,  il 
retourna  devant  sa  glace  pour  se  regarder 
de  la  tête  aux  pieds.  Il  pensait  :  a  Elle  doit 
avoir  vieilli  rudement,  plus  que  moi.  »  Et 
il  était  content  au  fond  de  se  montrer  à  elle 
encore  beau,  encore  vert,  de  l'étonner,  de 
l'attendrir  peut-être,  et  de  lui  faire  regret- 
ter ces  jours  passés,  si  loin,  si  loin  ! 

Il  revint  à  ses  autres  lettres.  Elles  n'a- 
vaient point  d'importance. 


FINI    ■  221 

Tout  le  jour  il  pensa  à  cette  revenante! 
Comment  était-elle?  Gomme  c'était  drcMe 
(le  se  retrouver  ainsi  après  vingt-cinq  ans  ! 
La  reconnaîtrait-il  seulement  ? 

Il  fit  sa  toilette  avec  une  coquetterie  de 
femme,  mit  un  gilet  blanc,  ce  qui  lui  allait 
mieux,  avec  l'habit,  que  le  gilet  noir,  fit 
venir  le  coiffeur  pour  lui  donner  un  coup 
de  fer,  car  il  avait  conservé  ses  cheveux,  et 
il  partit  de  très  bonne  heure  pour  témoi- 
gner de  l'empressement. 

La  première  chose  qu'il  vit  en  entrant 
dans  un  joli  salon  fraîchenient  meublé,  ce 
fut  son  propre  portrait,  une  vieille  photo- 
graphie déteinte,  datant  de  ses  jours  triom- 
phants, pendue  aux  murs  dans  un  cadre 
coquet  de  soie  ancienne. 

Il  s'assit  et  attendit.  Une  porte  s'ouvrit 
enfin  derrière  lui  ;  il  se  dressa  brusque- 
ment et,  se  retournant,  aperçut  une  vieille 


222  FINI 

dame  en  cheveux  blancs  qui  lui  tendait  les 
deux  mains. 

11  les  saisit,  les  baisa  l'une  après  l'autre, 
longtemps  :  puis  relevant  la  tête  il  regarda 
son  amie. 

Oui,  c'était  une  vieille  dame,  une  vieille 
dame  inconnue  qui  avait  envie  de  pleurer 
et  qui  souriait  cependant. 

Il  ne  put  s'empêcher  de  murmurer  : 

—  C'est  vous,  Lise? 
Elle  répondit  : 

—  Oui,  c'est  moi,  c'est  bien  moi...  Vous 
ne  m'auriez  pas  reconnue,  n'est-ce  pas  ? 
J'ai  eu  tant  de  chagrin...  tant  de  chagrin... 
Le  chagrin  a  brûlé  ma  vie...  Me  voilà  main- 
tenant... Regardez-moi...  ou  plutôt  non... 
ne  me  regardez  pas. . .  Mais  comme  vous  êtes 
resté  beau,  vous...  et  jeune...  Moi,  si  je 
vous  avais,  par  hasard,  rencontré  dans  la 
rue,  j'aurais  aussitôt  crié  :  «  Jaquelet  !  » 


FINI  ^-l-.i 

Maintenant  asseyez-vous ,  nous  allons 
d'abord  causer.  Et  puis  j'appellerai  ma  fil- 
lette, ma  grande  fille.  Vous  verrez  comme 
elle  me  ressemble...  ou  plutôt  comme  je  lui 
ressemblais...  non,  ce  n'est  pas  encore  ça  : 
elle  est  toute  pareille  à  la  «  moi  »  d'autrefois, 
vous  verrez  !  Mais  j'ai  voulu  que  nous  fus- 
sions seuls  d'abord.  Je  craignais  un  peu 
d'émotion  de  ma  part  au  premier  moment. 
Maintenant  c'est  fini,  c'est  passé...  Asseyez- 
vous  donc,  mon  ami. 

Il  s'assit  près  d'elle  en  lui  tenant  la  main  ; 
mais  il  ne  savait  que  lui  dire;  il  ne  connais- 
sait pas  cette  personne-là  ;  il  ne  l'avait 
jamais  vue,  lui  semblait-il.  Qu'était-il  venu 
faire  en  cette  maison  ?  De  quoi  pourrait-il 
parler  ?  De  l'autrefois  ?  Qu'y  avait-il  de 
commun  entre  elle  et  lui  ?  11  ne  se  souve- 
nait plus  de  rien  en  face  de  ce  visage  de 
grand'mère.  Il  ne  se  souvenait  plus  de  toutes 


221  FINI 

ces  choses  gentilles  et  douces,  et  tendres, 
et  poignantes,  qui  avaient  assailli  son  cœur, 
tantôt,  quand  il  pensait  à  l'autre,  à  la 
petite  Lise,  à  la  mignonne  Fleur-de-Gendre. 
Qu'était-elle  donc  devenue  celle-là  ?  L'an- 
cienne, l'aimée  ?  Celle  du  rêve  lointain,  la 
blonde  aux  yeux  gris,  la.  jeune,  qui  disait 
si  bien  :  Jaquelet  ? 

Ils  demeuraient  côte  à  côte,  immobiles, 
gênés  tous  deux,  troublés,  envahis  par  un 
malaise  profond. 

Comme  ils  ne  prononçaient  que  des 
phrases  banales,  hachées  et  lentes,  elle  se 
leva  et  appuya  sur  le  bouton  de  la  sonnerie  : 

—  J'appelle  Renée,  dit-elle. 

On  entendit  un  bruit  de  porte,  puis  un 
bruit  de  robe  :  puis  une  voix  jeune  cria  : 

—  Me  voici,  maman  ! 

Lormerin  restait  effaré  comme  devant  une 
apparition.  Il  balbutia  : 


FINI  ^25 

—  Bonjour,  mademoiselle... 
Puis,  se  tournant  vers  la  mère  : 
— r  Oh  !  c'est  vous  !... 

C'était  elle,  en  effet,  celle  d'autrefois,  la 
Lise  disparue  et  revenue  !  Il  la  retrouvait 
telle  qu'on  la  lui  avait  enlevée  vingt-cinq 
ans  plus  tôt.  Celle-ci  même  était  plus  jeune 
encore,  plus  fraîche,  plus  enfant. 

Il  avait  une  envie  folle  d'ouvrir  les  bras, 
de  l'étreindre  de  nouveau  en  lui  murmu- 
rant dans  l'oreille  : 

—  Bonjour,  Lison  ! 

Un  domestique  annonça  : 

—  Madame  est  servie  ! 

Et  ils  entrèrent  dans  la  salle  à  man- 
ger. 

Que  se  passa-t-il  dans  ce  dîner  ?  Que  lui 
dit-on,  et  que  put-il  répondre?  Il  était  entré 
dans  un  de  ces  songes  étranges  qui  touchent 
à  la  folie.   Il   regardait   ces   deux    femmes 

13. 


226  FINI 

avec  une  idée  fixe  dans  l'esprit,  une  idée 
malade  de  dément  : 

—  Laquelle  est  la  vraie  ? 

La  mère  souriait  répétant  sans  cesse  : 

—  Vous  en  souvient-il  ? 

Et  c'était  dans  l'œil  clair  de  la  jeune  fille 
qu'il  retrouvait  ses  souvenirs.  Vingt  fois  il 
ouvrit  la  bouche  pour  lui  dire  :  «  Vous 
rappelez- vous,  Lison  ?...  »  oubliant  cette 
dame  à  cheveux  blancs  qui  le  regardait 
d'un  œil  attendri. 

Et  cependant,  par  instants,  il  ne  savait 
plus,  il  perdait  la  tète;  il  s'apercevait  que 
celle  d'aujourd'hui  n'était  pas  tout  à  fait 
pareille  à  celle  de  jadis.  L'autre,  l'ancienne, 
avait  dans  la  voix,  dans  le  regard,  dans 
tout  son  être  quelque  chose  qu'il  ne 
retrouvait  pas.  Et  il  faisait  de  prodigieux 
efforts  d'esprit  pour  se  rappeler  son  amie, 
pour  ressaisir  ce  qui  lui  échappait  d'elle, 


FINI  2-'7 

ce    que    n'avait    point    cette    ressuscitée. 
La  baronne  disait  : 

—  Vous  avez  perdu  votre  entrain,  mon 
pauvre  ami. 

Il  murmurait  : 

—  Il  y  a  beaucoup  d'autres  choses  que 
j'ai  perdues  ! 

Mais,  dans  son  cœur  tout  remué,  il  sen- 
tait, comme  une  bète  réveillée  qui  l'aurait 
mordu,  son  ancien  amour  renaître. 

La  jeune  fille  bavardait,  et  parfois  des 
intonations  retrouvées,  des  mots  familiers 
à  sa  mère  et  qu'elle  lui  avait  pris,  toute 
une  manière  de  dire  et  de  penser,  cette 
ressemblance  d'âme  et  d'allure  qu'on  gagne 
en  vivant  ensemble,  secouaient  Lormerin 
de  la  tète  aux  pieds.  Tout  cela  entrait  en 
lui,  faisant  plaie  dans  sa  passion  rouverte. 

Il  se  sauva  de  bonne  heure  et  fit  un  tour 
sur  le  boulevard.  Mais  l'image  de  cette  enfant 


228  FINI 

ie  suivait,  le  hantait,  précipitait  son  cœur, 
enfiévrait  son  sang.  Loin  des  deux  femmes 
il  n'en  voyait  plus  qu'une,  une  jeune,  l'an- 
cienne, revenue,  et  il  l'aimait  comme  il 
l'avait  aimée  jadis.  11  l'aimait  avec  plus 
d'ardeur,  après  ces  vingt-cinq  ans  d'arrêt. 

11  rentra  donc  chez  lui  pour  réfléchir  à 
cette  chose  bizarre  et  terrible,  et  pour  son- 
ger à  ce  qu'il  ferait. 

Mais  comme  il  passait,  une  bougie  à  la 
main,  devant  sa  glace,  devant  sa  grande 
glace  oii  il  s'était  contemplé  et  admiré  avant 
de  partir,  il  aperçut  dedans  un  homme  mûr 
à  cheveux  gris;  et,  soudain,  il  se  rappela 
ce  qu'il  était  autrefois,  au  temps  de  la  petite 
Lise  ;  il  se  revit,  charmant  et  jeune,  tel 
qu'il  avait  été  aimé!  Alors,  approchant  la 
lumière,  il  se  regarda  de  près,  comme  on 
examine  à  la  loupe  une  chose  étrange,  in- 
spectant les   rides,   constatant   ces   affreux 


FINI  220 

ravages  qu'il  n'avait  encore  jamais  aperçus. 
Et  il  s'assit,  accablé,  en  face  de  lui-même, 
en  face  de  sa  lamentable  image,  en  mur- 
murant :  «  Fini.  Lormerin!  » 


MES  ^5  JOURS 


Je  venais  de  prendre  possession  de  ma 
chambre  d'hôtel,  case  étroite,  entre  deux 
cloisons  de  papier  qui  laissent  passer  tous 
les  bruits  des  voisins  ;  et  je  commençais  à 
ranger  dans  l'armoire  à  glace  mes  vêtements 
et  mon  linge  quand  j'ouvris  le  tiroir  qui  se 
trouve  au  milieu  de  ce  meuble.  J'aperçus 
aussitôt  un  cahier  de  papier  roulé.  L'ayant 
déplié,  je  l'ouvris  et  je  lus  ce  titre  : 

Mes  v'mgl-ànq  jours. 
C'était  le  journal  d'un  baigneur,  du  der- 


232  MES  25  JOURS 

nier  occupant  de  ma  cabine,   oublié  là   à 
l'heure  du  départ. 

Ces  notes  peuvent  être  de  quelque  intérêt 
pour  les  gens  sages  et  bien  portants  qui  ne 
quittent  jamais  leur  demeure.  C'est  pour 
eux  que  je  les  transcris  ici  sans  en  changer 
une  lettre. 


Châtel-Guyon,  V.\  juillet. 

Au  premier  coup  d'œil,  il  n'est  pas  gai, 
ce  pays.  Donc,  je  vais  y  passer  vingt-cinq 
jours  pour  soigner  mon  foie,  mon  estomac 
et  maigrir  un  peu.  Les  vingt-cinq  jours 
d'un  baigneur  ressemblent  beaucoup  aux 
vingt-huit  jours  d'un  réserviste;  ils  ne  sont 
faits  que  de  corvées,  de  dures  corvées. 
Aujourd'hui,  rien  encore,  je  me  suis  installé, 
j'ai  fait  connaissance  avec  les  lieux  et  avec 


MES  iîo  JOURS  23:{ 

le  médecin.  ChiUel-Guyon  se  compose  d'un 
ruisseau  où  coule  de  l'eau  jaune,  entre  plu- 
sieurs mamelons,  oii  sont  plantés  un  casino, 
des  maisons  et  des  croix  de  pierre. 

Au  bord  du  ruisseau,  au  fond  du  vallon, 
on  voit  un  bâtiment  carré  entouré  d'un 
petit  jardin  ;  c'est  l'établissement  de  bains. 
Des  gens  tristes  errent  autour  de  cette 
bâtisse  :  les  malades.  Un  grand  silence 
règne  dans  les  allées  ombragées  d'arbres, 
car  ce  n'est  pas  ici  une  station  de  plaisir, 
mais  une  vraie  station  de  santé  ;  on  s'y 
soigne  avec  conviction  ;  et  on  y  guérit, 
paraît-il. 

Des  gens  compétents  affirment  même 
que  les  sources  minérales  y  font  de  vrais 
miracles.  Cependant  aucun  er  vota  n'est 
suspendu  autour  du  bureau  du  caissier. 

De  temps  en  temps,  un  monsieur  ou  une 
dame  s'approche  d'un  kiosque,  coiffé  d'ar- 


234  MES  25  JOURS 

doises,  qui  abrite  une  femme  de  mine 
souriante  et  douce,  et  une  source  qui  bouil- 
lonne dans  une  vasque  de  ciment.  Pas  un 
mot  n'est  échangé  entre  le  malade  et  la 
gardienne  de  l'eau  sruérisseuse.  Celle-ci 
tend  à  l'arrivant  un  petit  verre  où  tremblo- 
tent des  bulles  d'air  dans  le  liquide  trans- 
parent. L'autre  boit  et  s'éloigne  d'un  pas 
grave,  pour  reprendre  sous  les  arbres  sa 
promenade  interrompue. 

xVucun  bruit  dans  ce  petit  parc,  aucun 
souffle  d'air  dans  les  feuilles,  aucune  voix 
ne  passe  dans  ce  silence.  On  devrait 
écrire  à  l'entrée  du  pays:  «.  Ici  on  ne  rit 
plus,  on  se  soigne.  » 

Les  gens  qui  causent  ressemblent  à  des 
muets  qui  ouvriraient  la  bouche  pour  si- 
muler  des  sons,  tant  ils  ont  peur  de  laisser 
s'  échapper  leur  voix. 

Dans  l'hôtel,  même  silence.  C'est  un  grand 


MES  i!o  JOURS  23o 

hôtel  oïl  Ton  dîne  avec  gravité  entre  gens 
comme  il  faut  qui  n'ont  rien  à  se  dire. 
Leurs  manières  révèlent  le  savoir-vivre, 
et  leurs  visages  reflètent  la  conviction  d'une 
supériorité  dont  il  serait  peut-être  difficile  à 
quelques-uns  de  donner  des  preuves  effec- 
tives. 

A  deux  heures,  je  fais  l'ascension  du  Ca- 
sino, petite  cabane  de  bois  perchée  sur  un 
monticule  oi^i  l'on  grimpe  par  des  sentiers 
de  chèvre.  Mais  la  vijie,  de  là-haut,  est 
admirable.  Chàtel-Guyon  se  trouve  placé 
dans  un  vallon  très  étroit,  juste  entre  la 
plaine  et  la  montagne.  J'aperçois  donc  à 
gauche  les  premières  grandes  vagues  des 
monts  auvergnats  couverts  de  bois,  et  mon- 
trant, par  places,  de  grandes  taches  grises, 
leurs  durs  ossements  de  laves,  car  nous 
sommes  au  pied  des  anciens  volcans.  A 
droite,  par  l'étroite  échancrure  du  vallon. 


23r,  MES  2o  JOURS 

je  découvre  une  plaine  infinie  comme  la 
mer,  noyée  dans  une  brume  bleuâtre  qui 
laisse  seulement  deviner  les  villages,  les 
villes,  les  champs  jaunes  de  blé  mûr  et  les  xi 
carrés  verts  des  prairies  ombragés  de  pom- 
miers. C'est  la  Limagne,  immense  et  plate, 
toujours  enveloppée  dans  un  léger  voile  de 
vapeurs. 

Le  soir  est  venu.  Et  maintenant,  après 
avoir  dîné  solitaire,  j'écris  ces  lignes  auprès 
de  ma  fenêtre  ouverte.  J'entends  là-bas,  en 
face,  le  petit  orchestre  du  Casino  qui  joue 
des  airs,  comme  un  oiseau  fou  qui  chante- 
rait, tout  seul,   dans  le  désert. 

Un  chien  aboie  de  temps  en  temps.  Ce 
grand  calme  fait  du  bien.  Bonsoir. 

\iS  juillel.  —  Rien.  J'ai  pris  unbain,  plus 
une  douche.  J'ai  bu  trois  verres  d'eau  et 
j'ai  marché  dans  les  allées  du  parc,  un  quart 
d'heure  entre  chaque  verre,  plus  une  demi- 


MES  Sî")  JOURS  237 

heure  après  le  dernier.  J'ai  commencé  mes 
vingt-cinq  jours. 

17  jiàlleL  —  Remarqué  deux  jolies 
femmes  mystérieuses  qui  prennent  leurs 
bains  et  leurs  repas  après  tout  le  monde. 

{^juillet.  —  Rien. 

\S) juillet.  —  Revu  les  deux  jolies  femmes. 
Elles  ont  du  chic  et  un  petit  air  je  ne  sais 
quoi  qui  me  plaît  beaucoup. 

"10  juillet .  —  Longue  promenade  dans  un 
charmant  vallon  boisé  jusqu'à  l'Ermitage  de 
Sans-Souci.  Ce  pays  est  délicieux,  bien  que 
triste,  mais  si  calme,  si  doux,  si  vert.  On 
rencontre  par  les  chemins  de  montagne  les 
voitures  étroites  chargées  de  foin  que  deux 
vaches  traînent  d'un  pas  lent,  ou  retiennent 
dans  les  descentes,  avec  un  grand  effort  de 
leurs  tètes  bées  ensemble.  Un  homme  coiffé 
d'un  grand  chapeau  noir  les  dirige  avec  une 
mince  baguette  en  les  touchant  au  flanc  ou 


238  MES  25  JOURS 

sur  le  front;  et  souvent  d'un  simple  geste, 
d'un  geste  énergique  et  grave,  il  les  arrête 
brusquement  quand  la  charge  trop  lourde 
précipite  leur  marche  dans  les  descentes  trop 
dures. 

L'air  est  bon  à  boire  dans  ces  vallons.  Et 
s'il  fait  très  chaud,  la  poussière  porte  une 
légère  et  vague  odeur  de  vanille  et  d'étable; 
car  tant  de  vaches  passent  sur  ces  routes 
qu'elles  y  laissent  partout  un  peu  d'elles.  Et 
cette  odeur  est  un  parfum,  alors  qu'elle  se- 
rait une  puanteur,  venue  d'autres  ani- 
maux. 

121  juillet .  —  Excursion  au  vallon  d'En- 
val.  C'est  une  gorge  étroite  enfermée  en  des 
rochers  superbes  au  pied  même  de  la  mon- 
tagne. Un  ruisseau  coule  au  milieu  des  rocs 
amoncelés. 

Gomme  j'arrivais  au  fond  de  ce  ravin, 
j'entendis  des  voix  de  femmes,   et  j'aperçus 


MES  -2o  JOURS  239 

bientôt  les  deux  dames  mystérieuses  de 
mon  hôtel,  qui  causaient  assises  sur  une 
pierre. 

L'occasion  me  parut  bonne  et  je  me  pré- 
sentai sans  hésitation.  Mes  ouvertures  furent 
reçues  sans  embarras.  Nous  avons  fait  route 
ensemble  pour  revenir.  Et  nous  avons  parlé 
de  Paris;  elles  connaissent,  paraît-il,  beau- 
coup de  gens  que  je  connais  aussi.  Qui 
est-ce  ? 

Je  les  reverrai  demain.  Rien  de  plus  amu- 
sant que  ces  rencontres-là. 

2:2  juillet.  —  Journée  passée  presque 
entière  avec  les  deux  inconnues.  Elles  sont, 
ma  foi,  fort  jolies,  l'une  brune  et  l'autre 
blonde.  Elles  se  disent  veuves?  Hum?... 

Je  leur  ai  proposé  de  les  conduire  à  Royat 
demain  et  elles  ont  accepté. 

Ghàtel-Guyon  est  moins  triste  que  je 
n'avais  pensé  en  arrivant. 


2iO  MES  :>o  JOURS 

:23  juillet.  —  Journée  passée  à  Royat. 
Royat  est  un  pâté  d'hôtels  au  fond  d'une 
vallée,  à  la  porte  de  Glermont-Ferrand. 
Reaucoup  de  monde.  Grand  parc  plein  de 
mouvement.  Superbe  vue  du  Puy-de-Dôme 
aperçu  au  bout  d'une  perspective  de  vallons. 

On  s'occupe  beaucoup  de  mes  compa- 
gnes, ce  qui  me  flatte.  L'homme  qui  escorte 
une  jolie  femme  se  croit  toujours  coiffé 
d'une  auréole  ;  à  plus  forte  raison  celui  qui 
passe  entre  deux  jolies  femmes.  Rien  ne 
plaît  autant  que  de  dîner  dans  un  restau- 
rant bien  fréquenté,  avec  une  amie  que  tout 
le  monde  regarde  ;  et  rien  d'ailleurs  n'est 
plus  propre  à  poser  un  homme  dans  l'estime 
de  ses  voisins. 

Aller  au  Rois,  traîné  par  une  rosse,  ou 
sortir  sur  le  boulevard,  escorté  par  un  lai- 
deron, sont  les  deux  accidents  les  plus 
humihants   qui   puissent  frapper  un  cœur 


MES  25  JOURS  241 

délicat,  préoccupé  de  l'opinion  des  autres. 
De  tous  les  luxes,  la  femme  est  le  plus  rare 
et  le  plus  distingué,  elle  est  celui  qui  coûte 
le  plus  cher,  et  qu'on  nous  e'nvie  le  plus  ;  elle 
est  donc  aussi  celui  que  nous  devons  aimer  le 
mieux  à  étaler  sous  les  yeux  jaloux  du  public. 

Montrer  au  monde  une  jolie  femme  à  son 
bras,  c'est  exciter,  d'un  seul  coup,  toutes 
les  jalousies  ;  c'est  dire  :  —  voyez,  je  suis 
riche,  puisque  je  possède  cet  objet  rare  et 
coûteux  ;  j'ai  du  goût,  puisque  j'ai  su  trouver 
cette  perle;  peut-être  même  en  suis-je  aimé, 
à  moins  que  je  ne  sois  trompé  par  elle,  ce 
qui  prouverait  encore  que  d'autres  aussi  la 
jugent  charmante. 

Mais  quelle  honte  que  de  promener  par 
la  ville  une  femme  laide  ! 

Et  que  de  choses  humihantes  cela  laisse 
entendre  ! 

En  principe,  on  la  suppose  votre  femme 


242  MES  "23  JOURS 

légitime,  car  comment  admettre  qu'on  pos- 
sède une  vilaine  maîtresse  ?  Une  vraie 
femme  peut  être  disgracieuse,  mais  sa  lai- 
deur signifie  alors  mille  choses  désagréables 
pour  vous.  On  vous  croit  d'abord  notaire 
ou  magistrat,  ces  deux  professions  ayant  le 
monopole  des  épouses  grotesques  et  bien 
dotées.  Or,  n'est-ce  point  pénible  pour  un 
homme?  Et  puis  cela  semble  crier  au  public 
que  vous  avez  l'odieux  courage  et  même 
l'obligation  légale  de  caresser  cette  face 
ridicule  et  ce  corps  mal  bâti,  et  que  vous 
aurez  sans  doute  l'impudeur  de  rendre  mère 
cet  être  peu  désirable,  ce  qui  est  bien  le 
comble  du  ridicule. 

24  juillet.  —  Je  ne  quitte  plus  les  deux 
veuves  inconnues  que  je  commence  à  bien 
connaître.  Ce  pays  est  déhcieux  et  notre 
hôtel  excellent.  Bonne  saison.  Le  traitement 
me  fait  un  bien  infini. 


MES  -2o  JOURS  243 

:25  jiiilk'l.  —  Promenade  en  landau  au 
lac  de  Tazenat.  Partie  exquise  et  inattendue, 
décidée  en  déjeunant.  Départ  brusque  en 
sortant  de  table.  Après  une  longue  route 
dans  les  montagnes,  nous  apercevons  sou- 
dain un  admirable  petit  lac,  tout  rond,  tout 
bleu,  clair  comme  du  verre,  et  gîté  dans  le 
fond  d'un  ancien  cratère.  Un  côté  de  cette 
cuve  immense  est  aride,  Tautre  boisé.  Au 
milieu  des  arbres  une  maisonnette  oîi  dort 
un  homme  aimable  et  spirituel,  un  sage  qui 
passe  ses  jours  dans  ce  lieu  virgilien.  Ilnous 
ouvre  sa  demeure.  Une  idée  me  vient.  Je 
crie  :  Si  on  se  baignait  !...  '(  Oui,  dit-on, 
mais...  des  costumes.  » 

—  Bah  !  nous  sommes  au. désert. 

Et  on  se  baigne  —  —  ! 

Si  j'étais  poète,  comme  je  dirais  cette  vi- 
sion inoubliable  des  corps  jeunes  et  nus 
dans  la  transparence  de  l'eau!  La  côte  in- 


24i  MES  2o  JOURS 

clinée  et  haute  enferme  le  lac  immobile, 
luisant  et  rond  comme  une  pièce  d'argent; 
le  soleil  y  verse  en  pluie  sa  lumière  chaude  ; 
et  le  long  des  roches,  la  chair  blonde  glisse 
dans  Tonde  presque  invisible  où  les  nageu- 
ses semblent  suspendues.  Sur  le  sable  du 
fond  on  voit  passer  l'ombre  de  leurs  mou- 
vements ! 

^Q  juillet.  —  Quelques  personnes  sem- 
blent voir  d'un  œil  choqué  et  mécontent 
mon  intimité  rapide  avec  les  deux  veuves  ! 

Il  existe  donc  des  gens  ainsi  constitués 
qu'ils  s'imaginent  la  vie  faite  pour  s'embêter. 
Tout  ce  qui  paraît  être  amusement  devient 
aussitôt  une  faute  de  savoir-vivre  ou  de 
morale.  Pour  eux,  le  devoir  a  des  rèsrles  in- 
flexibles  et  mortellement  tristes. 

Je  leur  ferai  observer  avec  humilité  que 
le  devoir  n'est  pas  le  même  pour  les  Mor- 
mons, les   Arabes,  les  Zoulous,  les  Turcs, 


MES  25  JOURS  -4;; 

les  Anglais  ou  les  Français. Et  qu'il  se  trouve 
des  gens  fort  honnêtes  chez  tous  ces  peuples. 

Je  citerai  un  seul  exemple.  Au  point  de 
vue  des  femmes,  le  devoir  anglais  est  fixé  à 
neuf  ans,  tandis  que  le  devoir  français  ne 
commence  qu'à  quinze  ans.  Quant  à  moi  je 
prends  un  peu  du  devoir  de  chaque  peuple 
et  j'en  fais  un  tout  comparable  à  la  morale 
du  saint  roi  Salomon. 

"11  juillet.  —  Bonne  nouvelle.  J'ai  maigri 
de  six  cent,  vingt  grammes.  Excellente,  cette 
eau  de  Ghâtel-Guyon!  J'emmène  les  veuves 
dîner  à  Riom.  Triste  ville  dont  l'anagramme 
constitue  un  fâcheux  voisinage  pour  des 
sources  guérisseuses  :  Riom,  Mori. 

'^'^  juillet.  —  Patatras.   Mes  deux  veuves 

Font  reçu  la    visite   de  deux  messieurs  qui 

'viennent  les  chercher.  —  Deux  veufs  sans 

doute.  —  Elles  partent  ce  soir.  Elles  m'ont 

écrit  sur  un  petit  papier. 

14. 


246  MES  2o  JOURS 

:29  juillet.  —  Seul  1  Longue  excursion  à 
pied  à  l'ancien  cratère  de  la  Nachère.  Vue 
superbe. 

30  jiùllel .  —Rien. —  Je  fais  le  traitement. 

3iy?//7^/.  — Dito.  Dito. 

Ce  joli  pays  est  plein  de  ruisseaux  infects. 
Je  signale  à  la  municipalité  si  négligente  l'a- 
bominable cloaque  qui  empoisonne  la  route 
en  face  du  grand  hôtel.  On  y  jette  tous  les 
débris  de  cuisine  de  cet  établissement.  C'est 
là  un  bon  foyer  de  choléra. 

1^''  août.  —  Rien.  Le  traitement. 

'2  août.  —  Admirable  promenade  à  Chà- 
teauneuf,  station  de  rhumatisants  où  tout  le 
monde  boite.  Rien  de  plus  drôle  que  cette 
population  de  béquillardsî 

3  août.  —  Rien.  Le  traitement. 

4  août.  —  Dito.         Dito. 

5  août.  —  Dito.         Dito. 

6  août.  —  Désespoir!...  Je  viens  de  me 


iMES  î*o  JOURS  247 

peser.  J'ai  engraissé  de  trois  cent  dix  gram- 
mes. Mais  alors  ?.,. 

T  aoù/.  —  Soixante- six  kilomètres  en  voi- 
ture dans  la  montagne.  Je  ne  dirai  pas  le 
nom  du  pays  par  respect  pour  ses  femmes. 

On  m'avait  indiqué  cette  excursion  comme 
belle  et  rarement  faite.  Après  quatre  heures 
de  chemin,  j'arrive  à  un  village  assez  joli, 
au  bord  d'une  rivière,  au  milieu  d'un  admi- 
rable bois  de  noyers.  Je  n'avais  pas  encore 
vu  en  Auvergne  une  forêt  de  noyers  aussi 
importante. 

Elle  constitue  d'ailleurs  toute  larichessedu 
pays,  car  elle  est  plantée  sur  le  communal. 
Ce  communal,  autrefois,  n'était  qu'une  côte 
nue  couverte  de  broussailles.  Les  autorités 
essayèrent  en  vain  de  le  faire  cultiver  ;  c'est  à 
peine  s'il  servait  à  nourrir  quelques  moutons. 

C'est  aujourd'hui  un  superbe  bois,  grâce 
aux'  femmes,   et  il  porte  un  nom  bizarre  : 


258  MES  2o  JOURS 

on  le  nomme  «  les  péchés  de  M.  le  curé  ». 
Or,  il  faut  dire  que  les  femmes  de  la  mon- 
tagne ont  la  réputation  d"être  légères,  plus 
légères  que  dans  la  plaine.  Un  garçon  qui 
les  rencontre  leur  doit  au  moins  un  baiser  ; 
et  s'il  ne  prend  pas  plus,  il  n'est  qu'un  sot. 
A  penser  juste,  cette  manière  de  voir  est  la 
seule  logique  et  raisonnable.  Du  moment 
que  la  femme,  qu'elle  soit  de  la  ville  ou  des 
champs,  a  pour  mission  naturelle  de  plaire 
à  l'homme,  l'homme  doit  toujours  lui  prou- 
ver qu'elle  lui  plaît.  S'il  s'abstient  de  toute 
démonstration,  cela  signifie  donc  qu'il  la 
trouve  laide  ;  c'est  presque  injurieux  pour 
elle.  Si  j'étais  femme  je  ne  recevrais  pas 
une  seconde  fois  un  homme  qui  ne  m'au- 
rait point  manqué  de  respect  à  notre 
première  rencontre,  car  j'estimerais  qu'il 
a  manqué  d'égards  pour  ma  beauté,  pour 
mon  charme,  et  pour  ma  qualité  de  femme. 


MES  25  JOURS  249 

Donc  les  garçons  du  village  X...  prou- 
vaient souvent  aux  femmes  du  pays  qu'ils 
les  trouvaient  de  leur  goût,  et  le  curé  ne 
pouvant  parvenir  à  empêcher  ces  démon- 
strations aussi  galantes  que  naturelles,  réso- 
lut de  les  utiliser  au  profit  de  la  prospérité 
générale.  Il  imposa  donc  comme  pénitence 
à  toute  femme  qui  avait  failli  de  planter  un 
noyer  sur  le  communal.  Et  l'on  vit  chaque 
nuit  des  lanternes  errer  comme  des  feux  fol- 
lets sur  la  colline,  car  les  coupables  ne  te- 
naient guère  à  faire  en  plein  jour  leur  péni- 
tence. 

En  deux  ans  il  n'y  eut  plus  de  plaôe  sur 
les  terrains  appartenant  au  village;  et  on 
compte  aujourd'hui  plus  de  trois  mille  ar- 
bres magnifiques  autour  du  clocher  qui 
sonne  les  offices  dans  leur  feuillage.  Ce  sont 
là  les  péchés  de  M.  le  curé. 

Puisqu'on   cherche  tant  les    moyens   de 


2oO  MES  Tô  JOURS 

reboiser  la  France,  radministration  des  fo- 
rêts ne  pourrait-elle  s'entendre  avec  le  clergé 
pour  employer  le  procédé  si  simple  qu'in- 
venta cet  humble  curé  ? 

7  août.  —  Traitement. 

8  aoùl.  —  Je  fais  mes  malles  et  mes 
adieux  au  charmant  petit  pays  tranquille  et 
silencieux,  à  la  montagne  verte,  aux  vallons 
calmes,  au  casino  désert  d'où  l'on  voit,  tou- 
jours voilée  de  sa  brume  légère  et  bleuâtre, 
l'immense  plaine  de  la  Limagne. 

Je  partirai  demain  matin. 


Le  manuscrit  s'arrêtait  là.  Je  n'y  veux 
rien  ajouter,  mes  impressions  sur  le  pays 
n'ayant  pas  été  tout  à  fait  les  mêmes  que 
celles  de  mon  prédécesseur.  Car  je  n'y  ai 
pas  trouvé  les  deux  veuves  î 


LÀ  OUESTION  DU  LITIN 


Cette  question  du  latin,  dont  on  nous 
abrutit  depuis  quelque  temps,  me  rappelle 
une  histoire,  une  histoire  de  ma  jeunesse. 

Je  finissais  mes  études  chez  un  marchand 
de  soupe,  d'une  grande  ville  du  centre,  à 
l'institution  Kobineau,  célèbre  dans  toute 
la  province  par  la  force  des  études  latines 
(ju'on  y  faisait. 

Depuis  dix  ans,  l'institution  Robineau 
battait,  à  tous  les  concours,  le  lycée  impé- 
rial de  la  ville  et  tous  les  collèges  des  sous- 
préfectures,  et  ses  succès  constants  étaient 


2o2  LA  QUESTION  DU  LATIN 

dus,  disait-on,  à  un  pion,  un  simple  pion, 
M.  Piquedent,  ou  plutôt  le  père  Piquedent. 

C'était  un  de  ces  demi-vieux  tout  gris, 
dont  il  est  impossible  de  connaître  Tàge  et 
dont  on  devine  l'histoire  à  première  vue. 
Entré  comme  pion  à  vingt  ans  dans  une 
institution  quelconque,  afin  de  pouvoir 
pousser  ses  études  jusqu'à  la  licence  es 
lettres  d'abord,  et  jusqu'au  doctorat  ensuite, 
il  s'était  trouvé  engrené  de  telle  sorte  dans 
cette  vie  sinistre  qu'il  était  resté  pion  toute 
,sa  vie.  Mais  son  amour  pour  le  latin  ne 
l'avait  pas  quitté  et  le  harcelait  à  la  façon 
d'une  passion  malsaine.  Il  continuait  à  lire 
les  poètes,  les  prosateurs,  les  historiens,  à 
les  interpréter,  à  les  pénétrer,  à  les  com- 
menter, avec  une  persévérance  qui  touchait 
à  la  manie. 

Un  jour,  l'idée  lui  vint  de  forcer  tous  les 
élèves  de  son  étude  à  ne  lui  répondre  qu'en 


LA   QUESTION   DU  LATIN  253 

latin;  et  il  persista  dans  cette  résolution, 
jusqu'au  moment  ou  ils  furent  capables  de 
soutenir  avec  lui  une  conversation  entière, 
comme  ils  l'eussent  fait  dans  leur  langue 
maternelle. 

Il  les  écoutait  ainsi  qu'un  chef  d'or- 
chestre écoute  répéter  ses  musiciens,  et  à 
tout  moment  frappant  son  pupitre  de  sa 
règle  : 

—  Monsieur  Lefrère,  monsieur  Lefrère, 
vous  faites  un  solécisme!  Vous  ne  vous 
rappelez  donc  pas  la  règle?... 

—  Monsieur  Plantel,  votre  tournure  de 
phrase  est  toute  française  et  nullement  la- 
tine. Il  faut  comprendre  le  génie  d'une 
langue.  Tenez,  écoutez-moi... 

Or,  il  arriva  que  les  élèves  de  l'institution 
Robineau  emportèrent,  en  fin  d'année,  tous 
les  prix  de  thème,  version  et  discours 
latins. 


15 


2o4  LA  QUESTION  DU  LATIN 

L'an  suivant,  le  patron,  un  petit  liomme 
rusé  comme  un  singe,  dont  il  avait  d'ail- 
leurs le  physique  grimaçant  et  grotesque,  fit 
imprimer  sur  ses  programmes,  sur  ses 
réclames  et  peindre  sur  la  porte  de  son 
ins(titution  : 

«  Spécialité  d'études  latines.  —  Cinq 
premiers  prix  remportés  dans  les  cinq 
classes  du  Lycée. 

«  Deux  prix  d'honneur  au  Concours  géné- 
ral avec  tous  les  lycées  et  collèges  de 
France.  » 

Pendant  dix  ans  l'institution  Robineau 
triompha  de  la  même  façon.  Or,  mon  père, 
alléché  par  ces  succès,  me  mit  comme 
externe  chez  ce  Robineau  que  nous  appe- 
lions Robinetto  ou  Robinettino,  et  me  fit 
prendre  des  répétitions  spéciales  avec  le 
père  Piquedent,  moyennant  cinq  francs 
l'heure,  sur  lesquels  le  pion  touchait  deux 


LA  QUESTION  DU  LATIN  2oa 

francs  et  le  patron  trois  francs.  J'avais  alors 
dix-huit  ans,  et  j'étais  en  philosophie. 

Ces  répétitions  avaient  lieu  dans  une  pe- 
tite chambre  qui  donnait  sur  la  rue.  Il 
advint  que  le  père  Piquedent,  au  lieu  de 
me  parler  latin,  comme  il  faisait  à  l'étude, 
me  raconta  ses  chagrins  en  français.  Sans 
parents,  sans  amis,  le  pauvre  bonhomme 
me  prit  en  affection  et  versa  dans  mon 
cœur  sa  misère. 

Jamais  depuis  dix  ou  quinze  ans  il  n'a- 
vait causé   seul  à  seul  avec  quelqu'un. 

—  Je  suis  comme  un  chêne  dans  un  dé- 
sert, disait-il.  Sïctit  quercus  in  .^oUtudine. 

Les  autres  pions  le  dégoûtaient  ;  il  ne 
connaissait  personne  en  ville,  puisqu'il 
n'avait  aucune  liberté  pour  se  faire  des 
relations. 

—  Pas  même  les  nuits,  mon  ami,  et  c'est 
le  plus  dur  pour  moi.  Tout  mon  rêve  serait 


2û6  LA   QUESTION  DU  LATIN 

d'avoir  une  chambre  avec  meubles,  mes 
livres,  de  petites  choses  qui  m'appartien- 
draient et  auxquelles  les  autres  ne  pour- 
raient pas  toucher.  Et  je  n'ai  rien  à  moi, 
rien  que  ma  culotte  et  ma  redingote,  rien, 
pas  même  mon  matelas  et  mon  oreiller  !  Je 
n'ai  pas  quatre  murs  oi^i  m'enfermer,  ex- 
cepté quand  je  viens  pour  donner  une  leçon 
dans  cette  chambre.  Comprenez- vous  ça, 
vous  ;  un  homme  qui  passe  toute  sa  vie  sans, 
avoir  jamais  le  droit,  sans  trouver  jamais 
le  temps  de  s'enfermer  tout  seul,  n'importe 
où,  pour  penser,  pour  réfléchir,  pour  tra- 
vailler, pour  rêver  ?  Ah  !  mon  cher,  une  clef, 
la  clef  d'une  porte  qu'on  peut  fermer,  voilà 
le  bonheur,  le  voilà,  le  seul  bonheur  ! 

Ici,  pendant  le  jour,  l'étude  avec  tous  ces 
galopins  qui  remuent,  et  pendant  la  nuit 
le  dortoir  avec  ces  mornes  galopins,  qui 
ronflent.  Et  je  dors  dans  un  lit  pubHc  au 


LA   QUESTION  DU  LATIN  257 

bout  des  deux  files  de  ces  lits  de  polissons 
que  je  dois  surveiller.  Je  né  peux  jamais 
être  seul,  jamais!  Si  je  sors,  je  trouve  la 
rue  pleine  de  monde,  et  quand  je  suis  fati- 
gué de  marcher,  j'entre  dans  un  café  plein 
de  fumeurs  et  de  joueurs  de  billard.  Je 
vous  dis  que  c'est  un  bagne. 
Je  lui  demandais  : 

—  Pourquoi  n'avez-vous  pas  fait  autre 
chose,  monsieur  Piquedent? 

Il  s'écriait  : 

—  Et  quoi,  mon  petit  ami,  quoi?  Je  ne 
suis  ni  bottier,  ni  menuisier,  ni  chapelier, 
ni  boulanger,  ni  coiffeur.  Je  ne  sais  que  le 
latin,  moi,  et  je  n'ai  pas  de  diplôme  qui  me 
permette  de  le  vendre  cher.  Si  j'étais  doc- 
teur, je  vendrais  cent  francs  ce  que  je  vends 
cent  sous;  et  je  le  fournirais  sans  doute  de 
moins  bonne  qualité,  car  mon  titre  suffirait 
à  soutenir  ma  réputation. 


25S  LA  QUESTION  DU   LATIN 

Parfois  il  me  disait  : 

—  Je  n'ai  de  repos  dans  la  vie  que  les 
heures  passées  avec  vous.  Ne  craignez  rien, 
vous  n'y  perdrez  pas.  A  l'étude,  je  me  rat- 
traperai en  vous  faisant  parler  deux  fois  plus 
que  les  autres. 

Un  jour  je  m'enhardis,  et  je  lui  offris 
une  cigarette.  Il  me  contempla  d'abord  avec 
stupeur,  puis  il  regarda  la  porte  : 

—  Si  on  entrait,  mon  cher  ! 

—  Eh  bien,  fumons  à  la  fenêtre,  lui  dis- 

je- 

Et  nous  allâmes  nous  accouder  à  la 
fenêtre  sur  la  rue,  en  cachant  au  fond  de 
nos  mains  arrondies  en  coquille  les  minces 
rouleaux  de  tabac. 

En  face  de  nous  était  une  boutique  de 
repasseuses  :  quatre  femmes  en  caraco  blanc 
promenaient  sur  le  linge,  étalé  devant  elles, 
le  fer  lourd  et  chaud  qui  dégageait  une  buée. 


LA  QUESTION  DU  LATIN  259 

Tout  à  coup  une  autre,  une  cinquième 
portant  au  bras  un  large  panier  qui  lui  fai- 
sait plier  la  taille,  sortit  pour  aller  rendre 
aux  clients  leurs  chemises,  leurs  mouchoirs 
et  leurs  draps.  Elle  s'arrêta  sur  la  porte 
comme  si  elle  eût  été  fatiguée  déjà;  puis 
elle  leva  les  yeux,  sourit  en  nous  voyant 
fumer,  nous  jeta,  de  sa  main  restée  libre,  un 
baiser  narquois  d'ouvrière  insouciante  ;  et 
elle  s'en  alla  d'un  pas  lent,  en  traînant  ses 
chaussures. 

C'était  une  fille  de  vingt  ans,  petite,  un 
peu  maigre,  pâle,  assez  jolie,  l'air  gamin, 
les  yeux  rieurs  sous  des  cheveux  blonds 
mal  peignés. 

Le  père  Piquedent,  ému,  murmura  : 

—  Quel  métier,  pour  une  femme  !  Un  vrai 
métier  de  cheval. 

Et  il  s'attendrit  sur  la  misère  du  peuple. 
11  avait  un  cœur  exalté  de  démocrate  senti- 


260  LA  QUESTION  DU  LATIN 

mental  et  il  parlait  des  fatigues  ouvrières 
avec  des  phrases  de  Jean-Jacques  Rousseau 
et  des  larmoiements  dans  la  gorge. 

Le  lendemain,  comme  nous  étions  accou- 
dés à  la  même  fenêtre,  la  même  ouvrière  nous 
aperçut  et  nous  cria  :  <<  Bonjour  les  éco- 
liers! »  d'une  petite  voix  drôle,  en  nous  fai- 
sant la  nique  avec  ses  mains. 

Je  lui  jetai   une  cigarette,   qu'elle  se  mit 
aussitôt  à  fumer.  Et  les  quatre  autres  repas-, 
seuses  se  précipitèrent  sur  la  porte ,  les  mains 
tendues,  afin  d'en  avoir  aussi. 

Et,  chaque  jour,  un  commerce  d'amitié 
s'établit  entre  les  travailleuses  du  trottoir 
et  les  fainéants  de  la  pension. 

Le  pèrePiquedent  était  vraiment  comique 
à  voir.  ïl  tremblait  d'être  aperçu,  car  il  au- 
rait pu  perdre  sa  place,  et  il  faisait  des 
gestes  timides  et  farces,  toute  une  mimique 
d'amoureux  sur  la    scène,   à   laquelle    les 


LA  QUESTION  DU  LATIN  201 

femmes   répondaient  par  une   mitraille   de 
baisers. 

Une  idée  perfide  me  germait  dans  la  tête. 
Un  jour,  en  entrant  dans  notre  chambre,  je 
dis,  tout  bas,  au  vieux  pion  : 

—  Vous  ne  croiriez  pas,  monsieur  Pique- 
dent,  j'ai  rencontré  la  petite  blanchisseuse  ! 
Vous  savez  bien,  celle  au  panier,  et  je  lui 
ai  parlé  ! 

Il  demanda  un  peu  troublé  par  le  ton  que 
j'avais  pris  : 

—  Que  vous  a-t-elle  dit  ? 

—  Elle  m'a  dit...  mon  Dieu...  elle  m'a 
dit...  qu'elle  vous  trouvait  très  bien...  Au 
fond,  je  crois...  je  crois...  quelle  est  un  peu 
amoureuse  de  vous... 

Je  le  vis  pâhr  ;  il  reprit  : 
— -Elle  se  moque  de  moi,  sans  dpute.Ges 
choses-là  n'arrivent  pas  à  mon  âge. 


Je  dis  gravement 


15. 


262  LA  QUESTION  DU  LATIN 

—  Pourquoi  donc  ?  Vous  êtes  très  bien  ! 
Gomme  je  le  sentais  touché  par  ma  ruse, 

je  n'insistai  pas. 

Mais  chaque  jour,  je  prétendis  avoir  ren- 
contré la  petite  et  lui  avoir  parlé  de  lui  ;  si 
bien  qu'il  finit  par  me  croire  et  par  envoyer 
à  l'ouvrière  des  baisers  ardents  et  con- 
vaincus. 

Or,  il  arriva  qu'un  matin,  en  me  rendant 
à  la  pension,  je  la  rencontrai  vraiment.  Je 
l'abordai  sans  hésiter  comme  si  je  la  con- 
naissais depuis  dix  ans. 

—  Bonjour,  mademoiselle.  Vous  allez 
bien  ? 

—  Fort  bien,  monsieur,  je  vous  remer- 
cie ! 

—  Voulez-Yous  une  cigarette  ? 

—  Oh  !  pas  dans  la  rue. 

—  Vous  la  fumerez  chez  vous. 

—  Alors,  je  veux  bien. 


LA  QUESTION  DU  LATIN  263 

—  Dites  donc,  mademoiselle,  vous  ne  sa- 
vez pas  ? 

—  Quoi  donc,  monsieur  ? 

—  Le  vieux,  mon  vieux  professeur... 

—  Le  père  Piquedent  ? 

—  Oui,  le  père  Piquedent.  Vous  savez 
donc  son  nom  ? 

—  Parbleu  !  Eh  bien  ? 

—  Eli  bien,  il    est    amoureux  de  vous  ! 
Elle    se   mit  à  rire  comme  une  folle  et 

s'écria  : 

—  G'te  blague  ! 

—  Mais  non,  ce  n'est  pas  une  blague.  Il 
me  parle  de  vous  tout  le  temps  des  leçons. 
Je  parie  qu'il  vous  épousera,  moi  ! 

Elle  cessa  de  rire.  L'idée  du  mariage  rend 
grave  toutes  les  filles.  Puis  elle  répéta  incré- 
dule : 

—  G' te  blague  ! 

—  Je  vous  jure  que  c'est  vrai. 


264  LA   QUESTION  DU  LATIN 

Elle  ramassa  son  panier  posé  devant  ses 
pieds. 

—  Eh  bien  !  nous  verrons,  dit-elle. 
Et  elle  s'en  alla. 

Aussitôt  entré  à  la  pension,  je  prisa  part 
le  père  Piquedent  : 

—  Il  faut  lui  écrire  ;  elle  est  folle  de 
vous. 

Et  il  écrivit  une  longue  lettre  doucement 
tendre,  pleine  de  phrases  et  de  périphrases, 
de  métaphores  et  de  comparaisons,  de 
philosophie  et  de  galanterie  universitaire, 
un  vrai  chef-d'œuvre  de  grâce  burlesque, 
que  je  me  chargeai  de  remettre  à  la  jeune 
personne. 

Elle  la  lut  avec  gravité,  avec  émotion, 
puis  elle  murmura  : 

—  Comme  il  écrit  bien  !  On  voit  qu'il  a 
reçu  de  l'éducation  !  C'est-il  vrai  qu'il 
m'épouserait  ? 


LA  QUESTION'  DU  LATIN  265 

Je  répondis  intrépidement  : 

—  Parbleu  !  11  en  perd  la  tète. 

—  Alors   il  faut  qu'il   m'invite   à   dîner 
dimanche  à  l'île  des  Fleurs? 

Je  promis  qu'elle  serait  invitée. 
Le   père  Piquedent   fut   très   touché   de 
tout  ce  que  je  lui  racontai  d'elle. 
J'ajoutai  : 

—  Elle  vous  aime,  monsieur  Piquedent  ; 
et  je  la  crois  une  honnête  fille.  11  ne  faut 
pas  la  séduire  et  l'abandonner  ensuite  ! 

Il  répondit  avec  fermeté  : 

—  Moi  aussi  je  suis  un  honnête  homme, 
mon  ami. 

Je  n'avais,  je  l'avoue,  aucun  projet.  Je 
faisais  une  farce,  une  farce  d'écolier,  rien 
de  plus.  J'avais  deviné  la  naïveté  du  vieux 
pion,  son  innocence  et  sa  faiblesse.  Je 
m'amusais  sans  me  demander  comment 
cela  tournerait.  J'avais  dix-huit  ans,  et  je 


26G  LA  QUESTION  DU  LATIN 

passais  pour  un  madré  farceur,  au  lycée, 
depuis  longtemps  déjà. 

Donc  il  fut  convenu  que  le  père  Pique- 
dent  et  moi  partirions  en  fiacre  jusqu'au 
bac  de  la  Queue-de-Vache,  nous  y  trouve- 
rions Angèle,  et  je  les  ferais  monter  dans 
mon  bateau,  car  je  canotais  en  ce  temps-là. 
Je  les  conduirais  ensuite  à  l'île  des  Fleurs, 
où  nous  dînerions  tous  les  trois.  J'avais 
imposé  ma  présence,  pour  bien  jouir  de 
mon  triomphe,  et  le  vieux,  acceptant  ma 
combinaison,  prouvait  bien  qu'il  perdait  la 
tête  en  effet  en  exposant  ainsi  sa  place. 

Quand  nous  arrivâmes  au  bac,  où  mon 
canot  était  amarré  depuis  le  matin,  j'aperçus 
dans  l'herbe,  ou  plutôt  au-dessus  des  hautes 
herbes  de  la  berge,  une  ombrelle  rouge 
énorme,  pareille  à  un  coquelicot  mon- 
strueux. Sous  l'ombrelle  nous  attendait  la 
petite  blanchisseuse  endimanchée.  Je  fus 


LA  QUESTION  DU  LATIN  267 

surpris  ;  elle  était  vraiment  gentille,  bien 
que  pâlotte,  et  gracieuse,  bien  que  d'allure 
un  peu  faubourienne. 

Le  père  Piquedent  lui  tira  son  chapeau 
en  s'inciinant.  Elle  lui  tendit  la  main,  et  ils 
se  regardèrent  sans  dire  un  mot.  Pais  ils 
montèrent  dans  mon  bateau  et  je  pris  les 
rames. 

Ils  étaient  assis  côte  à  côte,  sur  le  banc 
d'arrière. 

Le  vieux  parla  le  premier  : 

—  Ycilà  un  joli  temps,  pour  une  prome- 
nade en  barque. 

Elle  murmura  : 

—  Oh  !  oui. 

Elle  laissait  traîner  sa  main  dans  le  courant , 
effleurant  l'eau  de  ses  doigts,  qui  soule- 
vaient un  mince  filet  transparent,  pareil  à 
une  lame  de  verre.  Gela  faisait  un  bruit 
léger,  un  gentil  clapot,  le  long  du  canot. 


2C8  LA   QUESTION  DU  LATIN 

Quand  on  fut  dans  le  restaurant,  elle 
retrouva  la  parole,  commanda  le  dîner  : 
une  friture,  un  poulet  et  de  la  salade  ;  puis 
elle  nous  entraîna  dans  l'île,  qu'elle  con- 
naissait parfaitement. 

Alors  elle  fut  gaie,  gamine  et  même 
assez  moqueuse. 

Jusqu'au  dessert,  il  ne  fut  pas  question 
d'amour.  J'avais  offert  du  Champagne,  et  le 
père  Piquedent  était  gris.  Un  peu  partie 
elle-même,  elle  l'appelait  : 

—  Monsieur  Piquenez. 
Il  dit  tout  à  coup  : 

—  Mademoiselle,  monsieur  Raoul  vous  a 
communiqué  mes  sentiments. 

Elle  devint  sérieuse  comme  un  juge  : 

—  Oui,  monsieur  ! 

—  Y  répondez- vous  ? 

—  On  ne  répond  jamais  à  ces  questions- 
là  ! 


LA  QUESTION   DU  LATIN  20'.i 

Il  soufflait  d'émotion  et  reprit  : 

—  Enfin,  un  jour  viendra-t-il  où  je  pour- 
rai vous  plaire  ? 

Elle  sourit  : 

—  Gros  bête!  Vous  êtes  très  gentil. 

—  Enfin,  mademoiselle,  pensez-vous  que 
plus  tard,  nous  pourrions... 

Elle  hésita,  une  seconde;  puis  dune  voix 
tremblante: 

—  C'est  pour  m'épouser  que  vous  dites 
ça  ?  Car  jamais  autrement,  vous  savez  ? 

—  Oui,  mademoiselle  ! 

—  Eh  bien  I  ça  va,  monsieur  Piquenez  ! 
C'est  ainsi  que  ces  deux   étourneaux  se 

promirent  le  mariage,  par  la  faute  d'un 
galopin.  Mais  je  ne  croyais  pas  cela  sé- 
rieux ;  ni  eux  non  plus,  peut-être.  Une  hési- 
tation lui  vint  à  elle  : 

—  Vous   savez,  je  n'ai  rien,  pas    quatre 
sous. 


270  LA  QUESTION  DU  LATIN 

Il  balbutia,  car  il  était  ivre  comme  Si- 
lène : 

—  Moi,  j'ai  cinq  mille  francs  d'écono- 
mies. 

Elle  s'écria  triomphante  : 

—  Alors  nous  pourrions  nous  établir  ? 
Il  devint  inquiet  : 

—  Nous  établir  quoi  ? 

—  Est-ce  que  je  sais,  moi  ?  Nous  ver- 
rons. Avec  cinq  mille  francs,  on  fait  bien 
des  choses.  Vous  ne  voulez  pas  que  j'aille 
habiter  dans  votre   pension,   n'est-ce  pas 

Il  n'avait  point  prévu  jusque-là,  et  il  bé- 
gayait fort  perplexe  : 

—  Nous  établir  quoi  ?  Ça  n'est  pas  com- 
mode !  Moi  je  ne  sais  que  le  latin  ! 

Elle  réfléchissait  à  son  tour,  passant  en 
revue  toutes  les  professions  qu'elle  avait 
ambitionnées. 

—  Vous  ne  pourriez  pas  être  médecin  ? 


LA  QUESTION  DU  LATIN  271 

—  Non,  je  n'ai  pas  de  diplôme  ! 

—  Ni  pharmacien  ? 

—  Pas  davantage. 

Elle  poussa  un  cri  de  joie.  Elle  avait 
trouvé. 

—  Alors  nous  achèterons  une  épicerie  î 
Oh!  quelle  chance!  nous  achèterons  une 
épicerie  !  Pas  grosse  par  exemple  :  avec 
cinq  mille  francs  on  ne  va  pas  loin. 

Il  eut  une  révolte  : 

—  Non,  je  ne  peux  pas  être  épicier...  Je 
suis...  je  suis...  je  suis  trop  connu...  Je  ne 
sais  que...  que...  que  le  latin...  moi... 

Mais  elle  lui  enfonçait  dans  la  bouche  un 
verre  plein  de  Champagne.  Il  but  et  se  tut . 

Nous  remontâmes  dans  le  bateau.  La 
nuit  était  noire,  très  noire.  Je  vis  bien, 
cependant,  qu'ils  se  tenaient  par  la  taille 
et  qu'ils  s'embrassèrent  plusieurs    fois. 

Ce    fut    une   catastrophe  épouvantable. 


272  LA  QUESTION  DU   LATIN 

Notre  escapade,  découverte,  fit  chasser  le 
père  Piquedent.  Et  mon  père,  indigné, 
ni'envoya  finir  ma  philosophie  dans  la  pen- 
sion Ribaudet. 

Je  passai  mon  bachot  six  semaines  plus 
tard.  Puis  j'allai  à  Paris  faire  mon  droit;  et 
je  ne  revins  dans  ma  ville  natale  qu'après 
deux  ans. 

Au  détour  de  la  rue  du  Serpent  une  bou- 
tique m'accrocha  l'œil.  On  lisait:  Produits 
rolordau.r  Piquedent.  Pais  dessous,  afin  de 
renseigner  les  plus  ignorants  :  Epicerie. 

Je  m'écriai  : 

—  Quantum  mutatus  al)  iHo  ! 

11  leva  la  tête,  lâcha  sa  cliente  et  se  pré- 
cipita sur  moi  les  mains  tendues. 

—  Ah  !  mon  jeune  ami,  mon  jeune  ami, 
vous  voici  !  Quelle  chance  1  Quelle  chance  ! 

Une  belle  femme,  très  ronde,  quitta  brus- 
quement le  comptoir  et  se  jeta  sur   mon 


LA  QUESTION  DU   LATIN  2.73 

cœur.  J'eus    de    la    peine  à  la  reconnaître 
tant  elle  avait  engraissé. 
Je  demandai  : 

—  Alors  ça  va  ? 

Piquedent  s'était  remis  à  peser  : 

—  Oh  î  très  bien,  très  bien,  très  bien.  J'ai 
gagné  trois  mille  francs  nets,  cette  année  ! 

—  Et  le  latin,  monsieur  Piquedent  ? 

—  Oh!  mon  Dieu,  le  latin,  le  latin,  le 
latin,  voyez- vous,  il  ne  nourrit  pas  son 
homme  I 


I 


LE    FERMIER 


Le  baron  René  du  Treilles  m'avait  dit  : 

—  Voulez-vous  venir  faire  l'ouverture  de 
la  chasse  avec  moi  dans  ma  ferme  de  Marin- 
ville  ?  Vous  me  raviriez,  mon  cher.  D'ail- 
leurs, je  suis  tout  seul.  Cette  chasse  est 
d'un  accès  si  difficile,  et  la  maison  oii  je 
couche  si  primitive  que  je  n'y  puis  mener 
que  des  amis  tout  à  lait  intimes. 

J'avais  accepté. 

Nous  partîmes  donc  le  samedi  par  le 
chemin  de  fer,  ligne  de  Normandie.  A  la 
station  d'Alvimare  on  descendit,  et  le  baron 


276  LE  FERMIER 

René,  me  montrant  un  char  à  bancs  cam- 
pagnard attelé  d'un  cheval  peureux  que 
maintenait  un  grand  paysan  à  cheveux 
blancs,  me  dit  : 

—  Voici  notre  équipage,  mon  cher. 

L'homme  tendit  la  main  à  son  proprié- 
taire, et  le  baron  la  serra  vivement  en 
demandant  : 

—  Eh  bien,  maître  Lebrument,  ça  va  ? 

—  Toujou  d'mème,  m'sieu  l'baron. 
Nous  montâmes  dans  cette  cage  à  poulets 

suspendue  et  secouée  sur  deux  roues  déme- 
surées. Et  le  jeune  cheval,  après  un  écart 
violent,  partit  au  galop  en  nous  projetant 
en  l'air  comme  des  balles  ;  chaque  retour  sur 
le  banc  de  bois  me  faisait  un  mal  horrible. 
Le  paysan  répétait  de  sa  voix  calme  et 
monotone  : 

—  Là,  là,  tout  beau,  tout  beau,  Moutard, 
tout  beau. 


LE  FER  MI  EU  277 

Mais  Moutard  n'écoutait  guère  et  gamba- 
dait comme  un  chevreau. 

Nos  deux  chiens,  derrière  nous,  dans  la 
partie  vide  de  la  cage,  s'étaient  dressés  et 
reniflaient  Fair  des  plaines  où  passaient  des 
odeurs  de  gibier. 

Le  baron  regardait  au  loin,  d'un  œil  triste, 
la  grande  campagne  normande,  ondulante 
et  mélancoKque,  pareille  à  un  immense  parc 
anglais,  à  un  parc  démesuré,  où  les  cours 
des  fermes  entourées  de  deux  ou  quatre 
rangs  d'arbres,  et  pleines  de  pommiers  tra- 
pus qui  font  invisibles  les  maisons,  dessi- 
nent à  perte  de  vue  les  perspectives  de 
futaies,  de  bouquets  de  bois  et  de  massifs, 
que  cherchent  les  jardiniers  artistes  en  tra- 
çant les  lignes  des  propriétés  princières.  Et 
René  du  Treilles  murmura  soudain  : 

—  J'aime  cette  terre  ;  yy  'ai  mes  racines. 

C'était  un  Normand  pur,   haut  et  large, 

16 


278  LE  FERMIER 

un  peu  ventru,  de  la  vieille  race  des  aven- 
turiers qui  allaient  fonder  des  royaumes 
sur  le  rivage  de  tous  les  océans.  Il  avait 
environ  cinquante  ans,  dix  ans  de  moins 
peut-être  que  le  fermier  qui  nous  condui- 
sait. Celui-là  était  un  maigre,  un  paysan 
tout  en  os  couverts  de  peau  sans  chair,  un 
de  ces  hommes  qui  vivent  un  siècle. 

Après  deux  heures  de  route  par  des  che- 
mins pierreux,  à  travers  cette  plaine  verte 
et  toujours  pareille,  la  guimbarde  entra 
dans  une  de  ces  cours  à  pommiers,  et  elle 
s'arrêta  devant  un  vieux  bâtiment  délabré 
où  une  vieille  servante  attendait  à  côté  d'un 
jeune  gars  qui  saisit  le  cheval. 

On  entra  dans  la  ferme,  La  cuisine  enfu- 
mée était  haute  et  vaste.  Les  cuivres  et  les 
faïences  brillaient,  éclairés  par  les  reflets  de 
l'âtre.  Un  chat  dormait  sur  une  chaise  :  un 
chien  dormait  sous  la  table.  On  sentait,  là 


LE  FERMIER  279 

dedans,  le  lait,  la  pomme,  la  fumée,  et  cette 
odeup  innommable  des  vieilles  maisons 
paysannes,  odeur  du  sol,  des  murs,  des 
meubles,  odeur  des  vieilles  soupes  répan- 
dues, des  vieux  lavages  et  des  vieux  habi- 
tants, odeur  des  betes  et  des  gens  mêlés, 
des  choses  et  des  êtres,  odeur  du  temps, 
du  temps  passé. 

Je  ressortis  pour  regarder  la  cour.  Elle 
était  très  grande,  pleine  de  pommiers  an- 
tiques, trapus  et  tortus,  et  couverts  de 
fruits,  qui  tombaient  dans  l'herbe,  autour 
d'eux.  Dans  cette  cour,  le  parfum  normand 
des  pommes  était  aussi  violent  que  celui 
des  orangers  fleuris  sur  les  rivages  du 
lAJidi. 

Quatre  lignes  de  hêtres  entouraient  cette 
enceinte.  Ils  étaient  si  hauts  qu'ils  sem- 
blaient atteindre  les  nuages,  à  cette  heure 
de  nuit  tombante,  et  leurs  têtes,  où  passait 


280  LE  FERMIER 

le  vent  du  soir,  s'agitaient  et  chantaient  une 
plainte  interminable  et  triste. 

Je  rentrai.  Le  baron  se  chaufTait  les  pieds 
et  écoulait  son  fermier  parler  des  choses 
du  pays.  11  racontait  les  mariages,  les  nais- 
sances, les  morts,  puis  la  baisse  des  grams 
et  les  nouvelles  du  bétail.  La  Yeularde  (une 
vache  achetée  à  Veules)  avait  fait  son  veau 
à  la  mi-juin.  Le  cidre  n'avait  pas  été  fa- 
meux, l'an  dernier.  Les  pommes  d'abricot 
continuaient  à  disparaître  de  la  contrée. 

Puis  on  dina.  Ce  fut  un  bon  dîner  de 
campagne,  simple  et  abondant,  long  et 
tranquille.  Et,  tout  le  temps  du  repas,  je 
remarquai  l'espèce  particulière  d'amicale 
familiarité  qui  m'avait  frappé,  d'abord, 
entre  le  baron  et  le  paysan. 

Au  dehors,  les  hêtres  continuaient  à 
gémir  sous  les  poussées  du  vent  nocturne, 
et    nos    deux   chiens,    enfermés  dans   une 


LE  FERMIER  -81 

étable,  pleuraient  et  hurlaient  d'une  façon 
sinistre.  Le  feu  s'éteignit  dans  la  grande 
cheminée.  La  servante  était  partie  se  cou- 
cher. Maître  Lebrument  dit  à  son  tour  : 

—  Si  vous  permettez,  m'sieu  le  baron, 
j'vas  m'mette  au  lit.  J'ai  pas  coutume  d'veil- 
1er  tard,  mé. 

Le  baron  lui  tendit  la  main  et  lui  dit  : 
((  Allez,  mon  ami,  »  d'un  ton  si  cordial, 
que  je  demandai,  dès  que  l'homme  eut  dis- 
paru : 

—  Il  vous  est  très  dévoué,  ce  fermier? 

—  Mieux  que  cela,  mon  cher,  c'est  un 
drame,  un  vieux  drame  tout  simple  et  très 
triste,  qui  m'attache  à  lui.  Voici  d'ailleurs 
cette  histoire... 


«  Vous  savez  que  mon  père  fut  colonel 
de  cavalerie.  11  avait  eu  comme  ordonnance 

16. 


282  LE   FERMIER 

ce  garçon,  aujourd'hui  un  vieillard,  fils 
d'un  fermier.  Puis  quand  mon  père  donna 
sa  démission,  il  reprit  comme  domestique 
ce  soldat  qui  avait  environ  quarante  ans. 
Moi,  j'en  avais  trente.  Nous  habitions  alors 
en  notre  château  de  Yalrenne,  près  de 
Caudebec-en-Caux. 

En  ce  temps-là,  la  femme  de  chambre 
de  ma  mère  était  une  des  plus  jolies  fdles 
qu'on  put  voir,  blonde,  éveillée,  vive,- 
mince,  une  vraie  soubrette,  l'ancienne  sou- 
brette disparue  à  présent.  Aujourd'hui,  ces 
créatures-là  deviennent  tout  de  suite  des 
filles.  Paris,  au  moyen  des  chemins  de  fer, 
les  attire,  les  appelle,  les  prend  dès  qu'elles 
s'épanouissent,  ces  petites  gaillardes  qui 
restaient  jadis  de  simples  servantes.  Tout 
homme  qui  passe,  comme  autrefois  les  ser- 
gents recruteurs  cherchant  des  conscrits, 
les  embauche  et  les  débauche,  ces  fillettes, 


LE   FERMIER  283 

et  nous  n'avons  plus  comme  bonnes  que  le 
rebut  de  la  race  femelle,  tout  ce  qui  est 
épais,  vilain,  commun,  difforme,  trop  laid 
pour  la  galanterie. 

Donc  cette  fille  était  charmante,  et  je 
l'embrassais  quelquefois  dans  les  coins 
sombres.  Rien  de  plus;  oh!  rien  de  plus, 
je  vous  le  jure.  Elle  était  honnête,  d'ail- 
leurs ;  et  moi  je  respectais  la  maison  de 
maman,  ce  que  ne  font  plus  guère  les  po- 
lissons d'aujourd'hui. 

Or,  il  arriva  que  le  valet  de  chambre  de 
papa,  l'ancien  troupier,  le  vieux  fermier 
que  vous  venez  de  voir,  devint  amoureux 
fou  de  cette  fille,  mais  amoureux  comme 
on  ne  l'est  pas.  D'abord,  on  s'aperçut  qu'il 
oubliait  tout,  qu'il  ne  pensait  plus  à  rien. 

Mon  père  lui  répétait  sans  cesse  : 

—  Voyons,  Jean,  qu'est-ce  que  tu  as? 
Es-tu  malade? 


284  LE   FERMIER 

11  répondait  : 

—  Non,  non,  m'sieu  le  baron.  J'ai  rien. 
Il  maigrit  ;   puis  il  cassa  des   verres   en 

servant  à  table  et  laissa  tomber  des  as- 
siettes. On  le  pensa  atteint  d'un  mal  ner- 
veux et  on  fit  venir  le  médecin,  qui  crut 
remarquer  les  symptômes  d'une  afTection 
de  la  moelle  épinière.  Alors,  mon  père, 
plein  de  sollicitude  pour  son  serviteur,  se 
décida  à  l'envoyer  dans  une  maison  de 
santé.  L'homme,  à  cette  nouvelle,  avoua. 

Il    choisit    un   matin,    pendant    que  son 
maître  se  rasait,  et,  d'une  voix  timide  : 

—  M'sieu  r  baron... 

—  Mon  garçon. 

—  C'qui  m'  faudrait,    voyez-vous,    c'est 
point  des  drogues... 

—  Ah!  Quoi  donc? 

—  C'est  r  mariage  ! 

Mon  père  stupéfait  se  retourna  : 


LE   FERMIER  285 

—  Tu  dis?  tu  dis?...  hein? 

—  C'est  r  mariage. 

—  Le  mariage?  Tu  es  donc,  tu  es  donc... 
amoureux...  animal? 

—  C'est  ça,  m'sieu  1'  baron. 

Et  mon  père  se  mit  à  rire  d'une  façon  si 
immodérée,  que  ma  mère  cria  à  travers  le 
mur  : 

—  Qu'est-ce  que  tu  as  donc,  Contran  ? 
Il  répondit  : 

—  Viens  ici,  Catherine. 

Et  quand  elle  fut  entrée,  il  lui  raconta, 
avec  des  larmes  de  gaieté  plein  les  yeux, 
que  son  imbécile  de  valet  était  tout  bête- 
ment malade  d'amour. 

Au  lieu  de  rire,  maman  fut  attendrie. 

—  Qui  est-ce  que  tu  aimes  comme  ça, 
mon  garçon? 

11  déclara,  sans  hésiter  : 

—  C'est  Louise,  madame  la  baronne. 


286  LE  FERMIER 

Et  maman  reprit  avec  gravité  : 

—  Nous  allons  tâcher  d'arranger  ça  pour 
le  mieux.. 

Louise  fut  donc  appelée  et  interrogée  par 
ma  mère;  et  elle  répondit  qu'elle  savait  très 
bien  la  flamme  de  Jean,  que  Jean  s'était  dé- 
claré plusieurs  fois,  mais  qu'elle  ne  voulait 
point  de  lui.  Elle  refusa  de  dire  pourquoi. 

Et  deux  mois  se  passèrent,  pendant  les- 
quels papa  et  maman  ne  cessèrent  de  presser 
cette  fille  d'épouser  Jean.  Comme  elle  jurait 
n'aimer  personne  autre,  elle  ne  pouvait 
apporter  aucune  raison  sérieuse  à  son  refus. 
Papa,  enfin,  vainquit  sa  résistance  par  un 
gros  cadeau  d'argent  ;  et  on  les  établit, 
comme  fermiers,  sur  la  terre  où  nous  som- 
mes aujourd'hui.  Ils  quittèrent  le  château, 
et  je  ne  les  vis  plus  pendant  trois  ans. 

Au  bout  de  trois  ans,  j'appris  que  Louise 
était  morte  de  la  poitrine.  Mais  mon  père  et 


LE  FERMIER  281 

ma  mère  moururent  à  leur  tour,  et  je  fus 
encore  deux  ans  sans  me  trouver  en  face  de 
Jean. 

Enfin,  un  automne,  vers  la  fin  d'octobre, 
l'idée  me  vint  d'aller  chasser  sur  cette  pro- 
priété, gardée  avec  soin,  et  que  mon  fer- 
mier m'affirmait  être  très  giboyeuse. 

J'arrivai  donc,  un  soir,  dans  cette  maison, 
un  soir  de  pluie.  Je  fus  stupéfait  de  trouver 
l'ancien  soldat  de  mon  père  avec  des  che- 
veux tout  blancs,  bien  qu'il  n'eût  pas  plus, 
de  quarante-cinq  ou  six  ans. 

Je  le  fis  dîner  en  face  de  moi,  à  cette 
table  où  nous  sommes.  Il  pleuvait  à  verse. 
On  entendait  l'eau  battre  le  toit,  les  murs  et 
les  vitres,  ruisseler  en  déluge  dans  la  cour, 
et  mon  chien  hurlait  dans  l'étable,  comme 
font  les  nôtres,  ce  soir. 

Tout  à  coup,  après  que  la  servante  fut 
partie  se  coucher,  l'homme  murmura  : 


288  LE  FERMIER 

—  M'sieu  1'  baron... 

—  Quoi,  maître  Jean? 

—  J'ai  d'  quoi  à  vous  dire. 

—  Dites,  maître  Jean. 

—  C'est  qu'ça...  qu'ça  m'cliiffonne. 

—  Dites  toujours. 

—  Vous  vous  rappelez  ben  Louise,  ma 
femme? 

—  Certainement  que  je  me  la  rappelle. 

—  Eh  ben,  aile  m'a  chargé  d'eune  chose, 
pour  vous. 

—  Quelle  chose  ? 

—  Eune...  eune...  comme  qui  dirait  eune 
confession... 

—  Ah  !.. .  quoi  donc  ? 

—  C'est...  c'est...  j'aimerais  ben  pas  vous 
r  dire  tout  d'même...  mais  i  faut...  i  faut... 
et  ben...  c'est  pas  d'  la  poitriri^  qu'aile  est 
morte...  c'est...  c'est...  d'  chagrin...  v'ià  la 
chose  au  long,  pour  finir. 


LE   FERMIER  289 

Dès  qu'aile  fut  ici,  aile  maigrit,  aile  chan- 
gea, qu'aile  n'était  pu  r'connaissable,  au 
bout  d'  six  mois,  pu  r'connaissable,  m'sieu 
r  baron.  C'était  tout  comme  mé  avant  d' l'é- 
pouser, seulement  que  c'était  l'opposé,  tout 
l'opposé. 

J'  fis  v'nir  1'  médecin.  Il  dit  qu'aile  avait 
eune  maladie  d'  foie,  eune...  eune...  apa- 
tique.  Alors  j'achetai  des  drogues,  des 
drogues,  des  drogues  pour  pu  de  trois 
cents  francs.  Mais  aile  n'  voulait  point 
les  prendre,  aile  ne  voulait  point  ;  aile 
disait  : 

—  Pas  la  peine,  mon  pauve  Jean.  Ça  n'  s'ra 
rien. 

Mé,  j'  véyais  ben  qu'y  avait  du  bobo,  au 
fond.  Et  pis  que  je  la  trouvai  pleurant,  eune 
fois  ;  je  savais  pu  que  faire,  non,  je  savais 
pu.  J'y  achetai  des  bonnets,  des  robes,  des 
pommades  pour  les  cheveux,  des  bouques 


200  LE  FERMIER 

d'oreilles.  Rien  n'y  fit.  Et  j'  compris  qu'aile 
allait  mourir. 

Y 'là  qu'un  soir,  fin  novembre,  un  soir  de 
neige,  qu'aile  avait  pas  quitté  son  lit  d'  la 
journée,  aile  me  dit  d'aller  quérir  1'  curé. 
J'y  allai. 

Dès  qu'i  fut  venu  : 

—  Jean,  qu'aile  me  dit,  j'  vas  te  faire  ma 
confession.  Je  te  la  dois.  Ecoute,  Jean.  Je 
t'ai  jamais  trompé,  jamais.  Mi   avant   mi 
après  le  mariage,  jamais.  M'sieu  le  curé  est 
là  pour  l'dire,  ii  qui  connaît  mon  âme.  Eh 
ben,  écoute,  Jean,  si  j'  meurs,  c'est  parce 
que  j'ai   pas  pu  m'   consoler  d'être  pu  au 
château,  parce...  j'avais  trop...  trop  d'ami- 
tié pour  m'sieu  l' baron  René...  Trop  d'ami- 
tié, t'entends,  rien  que  d'  l'amitié.  Ça  m' 
tue.  Quand  je  l'ai  pu  vu,  j'ai  senti  que  j' 
mourrais.  Si  je  l'avais  vu,  j'aurais  existé; 
seulement  vu,  rien  de  pu.  J'  veux  que  tu  li 


LE   FERMIER  201 

dises,  un  jour,  plus  tard,  quand  j'  s'mi  pu 
là.  Tu  li  diras.  Jure-le...  jure-le...  Jean, 
d'vant  m'sieu  1'  curé.  Ça  m"  consolera  d' 
savoir  qu'il  1'  saura  un  jour,  que  j'  suis 
morte  de  ça...  v'ià...  jure-le... 

Mé  j'ai  promis,  m'sieu  1'  baron.  Et  j'ai 
tenu  ma  parole,  foi  d'honnête  homme. 

Et  il  se  tut,  les  yeux  dans  les  miens. 


Cristi  !  mon  cher,  vous  n'avez  pas  idée  de 
l'émotion  qui  m'a  saisi  en  entendant  ce 
pauvre  diable,  dont  j'avais  tué  la  femme 
sans  m'en  douter,  me  le  raconter  comme 
ça,  par  cette  nuit  de  pluie,  dans  cette  cui- 
sine. 

Je  balbutiais  : 

—  Mon  pauvre  Jean  1  mon  pauvre  Jean  ! 
Il  murmura  : 

—  V'ià  la  chose,  m'sieu  le  baron.  J'y  pou- 


292  LE  FERMIER 

Yons  rien,  ni  l'un...  ni  l'autre...  C'est  fait... 

Je  lui  pris  les  mains  à  travers  la  table,  et 
je  me  mis  à  pleurer. 

Il  demanda  : 

—  Voulez-vous  v'nir  à  la  tombe? 

Je  fis  :  «  Oui  »  de  la  tète,  ne  pouvant 
plus  parler. 

11  se  leva,  alluma  une  lanterne,  et  nous 
voici  partis  à  travers  la  pluie,  dont  notre 
lumière  éclairait  brusquement  les  gouttes 
obliques,  rapides  comme  des  flèches. 

Il  ouvrit  une  porte,  et  je  vis  des  croix  de 
bois  noir. 

Il  dit  soudain  :  «  C'est  là  »,  devant  une 
plaque  de  marbre,  et  posa  dessus  sa  lan- 
terne  afin  que  je  pusse  lire  l'inscription  : 

A   LOUISE-HORTE.NSl^  MARINE! 

Femme  de  Jean-Fr(i)i';(j(s  I.ebnimenl 
cullivaleur 

Elle  lut  lidùle  épouse.  Que  Dieu  ail  son  àmc  1 


LE   FERMIER  293 

Nous  étions  à  genoux  dans  la  boue,  lui 
et  moi,  avec  la  lanterne  entre  nous,  et  je 
regardais  la  pluie  frapper  le  marbre  blanc, 
rebondir  en  poussière  d'eau,  puis  s'écouler 
par  les  quatre  bords  de  la  pierre  impéné- 
trable et  froide.  Et  je  pensais  au  cœur  de 
celle  qui  était  morte...  Oh  !  pauvre  cœur!... 
pauvre  cœur  ! . . . 


Depuis  lors,  je  reviens  ici,  tous  les  ans. 
Et,  je  ne  sais  pourquoi,  je  me  sens  troublé 
comme  un  coupable,  devant  cet  homme  qui 
a  toujours  l'air  de  me  pardonner.  » 


CRI   D'ALARME 


J'ai  reçu  la  lettre  suivante.  Pensant  qu'elle 
peut  être  profitable  à  beaucoup  de  lecteurs, 
je  m'empresse  de  la  leur  communiquer. 

Paris,  l.j  novembre  1886. 

Monsieur, 

Vous  traitez  souvent,  soit  par  des  contes, 
soit  par  des  chroniques,  des  sujets  qui  ont 
trait  à  ce  que  j'appellerai  «  la  morale  cou- 
rante ».  Je  viens  vous  soumettre  des  ré- 
flexions qui  doivent,  me  semble-t-il,  vous 
servir  pour  un  article. 


29G  CRI   D'ALARME 

Je  ne  suis  pas  marié,  je  suis  garçon,  et 
un  peu  naïf,  à  ce  qu'il  paraît.  Mais  j'imagine 
que  beaucoup  d'hommes,  que  la  plupart  des 
hommes  sont  naïfs  à  ma  façon.  Etant  tou- 
jours ou  presque  toujours  de  bonne  foi,  je 
sais  mal  distinguer  les  astuces  naturelles  de 
mes  voisins,  et  je  vais  devant  moi,  les  yeux 
ouverts,  sans  regarder  assez  derrière  les 
choses  et  derrière  les  attitudes. 

Nous  sommes  habitués,  presque  tous,  à 
prendre  généralement  les  apparences  pour 
les  réalités,  et  à  tenir  les  gens  pour  ce  qu'ils 
se  donnent  ;  et  bien  peu  possèdent  ce  flair 
qui  fait  devinera  certains  hommes  la  nature 
réelle  et  cachée  des  autres.  Il  résulte  de  là, 
de  cette  optique  particulière  et  convention- 
nelle appliquée  à  la  vie,  que  nous  passons 
comme  des  taupes  au  milieu  des  événe- 
ments ;  que  nous  ne  croyons  jamais  à  ce 
qui  est,    mais   à   ce    qui  semble  être,  que 


ClU   D'ALARME  297 

nous  crions  à  l'invraisemblance  dès  qu'on 
montre  le  fait  derrière  le  voile,  et  que  tout 
ce  qui  déplaît  à  notre  morale  idéaliste  est 
classé  par  nous  comme  exception,  sans  que 
nous  nous  rendions  compte  que  l'ensemble 
de  ces  exceptions  forme  presque  la  totalité 
des  cas  ;  il  en  résulte  encore  que  les  bons 
crédules,  comme  moi,  sont  dupés  par  tout 
le  monde,  et  principalement  par  les  femmes, 
qui  s'y  entendent. 

Je  suis  parti  de  loin  pour  en  venir  au  fait 
particulier  qui  m'intéresse. 

.l'ai  une  maîtresse,  une  femme  mariée. 
Comme  beaucoup  d'autres,  je  m'imaginais 
bien  entendu  être  tombé  sur  une  exception, 
sur  une  petite  femme  malheureuse  trompant 
pour  la  première  fois  son  mari.  Je  lui  avais 
fait,  ou  plutôt  je  croyais  lui  avoir  fait  long- 
temps la  cour,  l'avoir  vaincue   à  force  de  • 

soins  et  d'amour,  avoir  triomphé  à  force  de 

n. 


298  CRI  D'ALARME 

persévérance.  J'avais  employé  en  effet  mille 
précautions,  mille  adresses,  mille  lenteurs 
délicates  pour  arriver  à  la  conquérir. 

Or  voici  ce  qui  m'est  arrivé  la  semaine 
dernière. 

Son  mari  étant  absent  pour  quelques 
jours,  elle  me  demanda  de  venir  dîner  chez 
moi,  en  garçon,  servie  par  moi  pour  éviter 
même  la  présence  d'un  domestique.  Elle 
avait  une  idée  fixe  qui  la  poursuivait  depuis 
quatre  ou  cinq  mois,  elle  voulait  se  griser, 
mais  se  griser  tout  à  fait  sans  rien  craindre, 
sans  avoir  à  rentrer,  à  parler  à  sa  femme 
de  chambre,  à  marcher  devant  témoins. 
Souvent  elle  avait  obtenu  ce  qu'elle  appelait 
un  «  trouble  gai  »  sans  aller  plus  loin,  et 
elle  trouvait  cela  déhcieux.  Donc  elle  s'était 
promis  de  se  griser  une  fois,  une  fois  seu- 
lement, mais  bien.  Elle  raconta  chez  elle 
qu'elle  allait  passer  vingt-quatre  heures  chez 


CRI   DALARME  299 

des  amis,  près  de  Paris,  et  elle  arriva  chez 
moi  à  l'heure  du  dîner. 

Lue  femme,  naturellement,  ne  doit  se 
griser  qu'avec  du  Champagne  frappé.  Elle 
en  but  un  grand  verre  à  jeun,  et,  avant  les 
huîtres,  elle  commençait  à  divaguer. 

Nous  avions  un  dîner  froid  tout  préparé 

sur  une  table  derrière  moi.  Il  me  suffisait 

d'étendre  le  bras  pour  prendre  les  plats  ou 

'  les  assiettes  et  je  servais  tant  bien  que  mal 

en  l'écoutant  bavarder. 

Elle  buvait  coup  sur  coup,  poursuivie  par 
son  idée  fixe.  Elle  commença  par  me  faire 
des  confidences  anodines  et  interminables 
sur  ses  sensations  déjeune  fille.  Elle  allait, 
elle  allait,  l'œil  un  peu  vague,  brillant,  la 
langue  déliée;  et  ses  idées  légères  se  dérou- 
laient interminablement  comme  ces  bandes 
de  papier  bleu  des  télégraphistes,  qui  font 
marcher  toute  seule  leur  bobine  et  semblent 


300  CRI   D"  AL  ARME 

sans  fin,  et  s'allongent  toujours  au  petit 
bruit  de  l'appareil  électrique  qui  les  couvre 
de  mots  inconnus. 

De  temps  en  temps  elle  me  deman- 
dait : 

—  Est-ce  que  je  suis  grise  ? 

—  Non,  pas  encore. 

Et  elle  buvait  de  nouveau. 

Elle  le  fut  bientôt.  Non  pas  grise  à  per- 
dre le  sens,  mais  grise  à  dire  la  vérité,  à  ce 
qu'il  me  sembla. 

Aux  confidences  sur  ses  émotions  de 
jeune  fille  succédèrent  des  confidences  plus 
intimes  sur  son  mari.  Elle  me  les  fit  com- 
plètes, gênantes  à  savoir,  sous  ce  prétexte, 
cent  fois  répété  :  «  Je  peux  bien  te  dire 
tout,  à  toi...  A  qui  est-ce  que  je  dirais  tout, 
si  ce  n'est  à  toi.  »  Je  sus  donc  toutes  les 
habitudes,  tous  les  défauts,  toutes  les  ma- 
nies et  les  goûts  les  plus  secrets  de  son  mari. 


CRI    D'ALARME  301 

Et  elle  me  demandait  en  réclamant  une 
approbation  :  «  Est-il  bassin?,.,  dis-moi, 
est-il  bassin  ?...  Crois-tu  qu'il  m'a  rasée... 
hein?...  Aussi,  la  première  fois  que  je  t'ai 
vu,  je  me  suis  dit  :  «  Tiens,  il  me  plaît, 
«  celui-là,  je  le  prendrai  pour  amant.  »  C'est 
alors  que  tu  m'as  fait  la  cour.  » 

Je  dus  lui  montrer  une  tête  bien  drôle, 
car  elle  la  vit  malgré  l'ivresse  ;  et  elle  se  mit 
à  rire  aux  éclats  :  «  Ah  !...  grand  serin, 
dit-elle,  en  as-tu  pris  des  précautions... 
mais  quand  on  nous  fait  la  cour,  gros  bête... 
c'est  que  nous  voulons  bien...  et  alors  il 
faut  aller  vite,  sans  quoi  on  nous  laisse 
attendre...  Faut-il  être  niais  pour  ne  pas 
comprendre,  seulement  à  voir  notre  regard, 
qae  nous  disons  «  Oui  ».  Ah!  je  crois  que 
je  t'ai  attendu,  dadais!  Je  ne  savais  pas 
comment  m'y  prendre,  moi,  pour  te  faire 
comprendre  que  j'étais  pressée...  Ah  !  bien 


302  CRI   D'ALARiME 

oui...  des  fleurs...  des  vers...  des  compli- 
ments... encore  des  fleurs...  et  puis  rien... 
de  plus...  J'ai  failli  te  lâcher,  mon  bon,  tant 
tu  étais  long  à  te  décider.  Et  dire  qu'il  y  a 
la  moitié  des  hommes  comme  toi,  tandis  que 
l'autre  moitié. . .  Ah  ! ...  ah  ! ...  ah  1 .. .  » 

Ce  rire  me  fit  passer  un  frisson  dans  le 
dos.  Je  balbutiai  :  —  «  L'autre  moitié... 
alors  l'autre  moitié?...  » 

Elle  buvait  toujours,  les  yeux  noyés  par 
le  vin  clair,  l'esprit  poussé  par  ce  besoin 
impérieux  dédire  la  vérité  qui  saisit  parfois 
les  ivrognes. 

Elle  reprit  :  «  Ah  !  l'autre  moitié  va  vite... 
trop  vite...  mais  ils  ont  raison  ceux-là  tout 
de  même.  H  y  a  des  jours  oii  ça  ne  leur 
réussit  pas,  mais  il  y  a  aussi  des  jours  oii 
ça  leur  rapporte,  malgré  tout. 

Mon  cher...  si  tu  savais...  comme  c'est 
drôle...  deux  hommes...  Vois-tu,  les  timides, 


CRI   D'ALAHME  :503 

comme  toi ,  ça  n'imaginerait  jamais  comment 
sont  les  autres...  et  ce  qu'ils  font...  tout  de 
suite...  quand  ils  se  trouvent  seuls  avec 
nous...  Ce  sont  des  risque-tout!...  Ils  ont 
des  gifles...  c'est  vrai...  mais  qu'est-ce  que 
<;a  leur  fait...  ils  savent  bien  que  nous  ne 
bavarderons  jamais.  Ils  nous  connaissent 
bien,  eux...  » 

Je  la  regardais  avec  des  yeux  d'Inquisi- 
teur et  avec  une  envie  folle  de  la  faire 
parler,  de  savoir  tout.  Combien  de  fois 
je  me  l'étais  posée,  cette  question  :  «  Com- 
ment se  comportent  les  autres  hommes 
avec  les  femmes,  avec  nos  femmes?  »  Je 
sentais  bien,  rien  qu'à  voir  dans  un  sa- 
lon, en  public,  deux  hommes  parler  à  la 
même  femme,  que  ces  deux  hommes,  se 
trouvant  l'un  après  l'autre  en  tête-à-tête 
avec  elle,  auraient  une  allure  toute  diffé- 
rente,  bien  que   la   connaissant  au   même 


30t  ClU   D'ALARME 

degré.  On  devine  du  premier  coup  d'oeil 
que  certains  êtres,  dqués  naturellement 
pour  séduire,  ou  seulement  plus  dégour- 
dis, plus  hardis  que  nous,  arrivent,  en 
une  heure  de  causerie  avec  une  femme 
qui  leur  plaît,  à  un  degré  d'intimité  que 
nous  n'atteignons  pas  en  un  an.  Eh  bien, 
ces  hommes-là,  ces  séducteurs,  ces  en- 
treprenants ont-ils,  quand  l'occasion  s'en 
présente,  des  audaces  de  mains  et  de  lèvres 
qui  nous  paraîtraient  à  nous,  les  trem- 
blants, d'odieux  outrages,  mais  que  les 
femmes  peut-être  considèrent  seulement 
comme  de  l'effronterie  pardonnable,  comme 
d'indécents  hommages  à  leur  irrésistible 
grâce  ? 

Je  lui  demandai  donc  :  «  11  y  en  a  qui 
sont  très  inconvenants,  n'est-ce  pas,  des 
hommes?  » 

Elle  se  renversa  sur  sa  chaise  pour  rire 


cm    DALARME  'Mli 

plus  à  son  aise,  mais  d'un  rire  énervé, 
malade,  un  de  ces  rires  qui  tournent  en 
attaques  de  nerfs;  puis,  un  peu  calmée, 
elle  reprit  :  «  Ah  !  ah  !  mon  cher,  incon- 
venants ?...  c'est-à-dire  qu'ils  osent  tout... 
tout  de  suite...,  tout...  tu  entends...  et  bien 
d'autres  choses  encore...   » 

Je  me  sentis  révolté  comme  si  elle  ve- 
nait de  me  révéler  une  chose  monstrueuse. 

—  Et  vous  permettez  ça,  vous  autres?... 

—  Non.;,  nous  ne  permettons  pas... 
nous  giflons...  mais  ça  nous  amuse  tout 
de  même...  Ils  sont  bien  plus  amusants 
que  vous,  ceux-là!...  Et  puis  avec  eux 
on  a  toujours  peur,  on  n'est  jamais  tran- 
quille... et  c'est  délicieux  d'avoir  peur... 
peur  de  ça  surtout.  Il  faut  les  surveiller 
tout  le  temps...  c'est  comme  si  on  se  bat- 
tait en  duel...  On  regarde  dans  leurs  yeux 
où   sont  leurs    pensées,   et   où  vont  leurs 


300  CRI   D'ALARME 

mains.  Ce  sont  des  goujats,  situ  veux,  mais 
ils  nous  aiment  bien  mieux  que   vous!... 

Une  sensation  singulière  et  imprévue 
m'envahissait.  Bien  que  garçon,  et  résolu 
à  rester  garçon,  je  me  sentis  tout  à  coup 
l'âme  d'un  mari  devant  cette  impudente 
confidence.  Je  me  sentis  l'ami,  rallié,  le 
frère  de  tous  ces  hommes  confiants  et  qui 
sont,  sinon  volés,  du  moins  fraudés  par 
tous  ces  écumeurs  de  corsages. 

C'est  encore  à  cette  bizarre  émotion 
que  j'obéis  en  ce  moment,  en  vous  écri- 
vant, monsieur,  et  en  vous  priant  de  jeter 
pour  moi  un  cri  d'alarme  vers  la  grande 
armée  des  époux  tranquilles. 

Cependant  des  doutes  me  restaient,  cette 
femme  était  ivre  et  devait  mentir. 

Je  repris  :  «  Comment  est-ce  que  vous 
ne  racontez  jamais  ces  aventures-là  à  per- 
sonne, vous  autres  ?  » 


CRI  D'ALARxME  307 

Elle  me  regarda  avec  une  pitié  profonde 
et  si  sincère  que  je  la  crus,  pendant  une 
minute,  dégrisée  par  l'étonnement. 

«  Nous...  Mais  que  tu  es  bête,  mon 
cher.  Est-ce  qu'on  parle  jamais  de  ça... 
Ah  !  ah  !  ah  î  Est-ce  que  ton  domestique 
te  raconte  ses  petits  profits,  le  sou  du 
franc,  et  les  autres.  Eh  bien,  ça,  c'est 
notre  sou  du  franc.  Le  mari  ne  doit  pas 
se  plaindre,  quand  nous  n'allons  point 
plus  loin.  Mais  que  tu  es  bête  !...  Parler 
de  ça,  ce  serait  donner  l'alarme  à  tous 
les  niais!  Mais  que  tu  es  bête!...  Et  puis 
quel  mal  ça  fait-il,  du  moment  qu'on  ne 
cède  pas  !  » 

Je  demandai  encore,  très  confus  : 

—  Alors,  on  t'a  souvent  embrassée  ? 

Elle  répondit  avec  un  air  de  mépris  sou- 
verain pour  l'homme  qui  en  pouvait  dou- 
ter :  «  Parbleu...  Mais  toutes  les   femmes 


:i>'8  CRI  D'ALARME 

ont  été  embrassées  souvent...  Essaye  avec 
n'importe  qui,  pour  voir,  toi,  gros  serin. 
Tiens,  embrasse  M"^^  de  X...,  elle  est  toute 
jeune,    très    honnête...     Embrasse,    mon 

ami embrasse...  et  touche...  tu  verras... 

tu  verras...  Ah  !  ah  !  ah  !...  » 

Tout  à  coup  elle  jeta  son  verre  plein 
dans  le  lustre.  Le  Champagne  retomba  en 
pluie,  éteignit  trois  bougies,  tacha  les  ten- 
tures, inonda  la  table,  tandis  que  le  cristal 
brisé  s'éparpillait  dans  ma  salle  à  manger. 
Puis  elle  voulut  saisir  la  bouteille  pour  en 
faire  autant,  je  l'en  empêchai  ;  alors  elle  se 
mit  à  crier,  d'une  voix  suraiguë...  et  l'atta- 
que de  nerfs  arriva...  comme  je  l'avais 
prévu... 

Quelques  jours  plus  tard,  je   ne  pensais 


CRI   DALARME  301» 

plus  guère  à  cet  aveu  de  femme  grise, 
quand  je  me  trouvai,  par  hasard,  en  soirée 
avec  cette  M'"*^^  de  X...  que  ma  maîtresse 
m'avait  conseillé  d'embrasser.  Habitant  le 
môme  quartier  qu'elle,  je  lui  proposai  de  la 
reconduire  à  sa  porte,  car  elle  était  seule, 
ce  soir-là.  Elle  accepta. 

Dès  que  nous  fûmes  en  voiture,  je  me 
dis  :  «  Allons,  il  faut  essayer  »,  mais  je 
n'osai  pas.  Je  ne  savais  comment  débuter, 
comment  attaquer. 

Puis, 'tout  à  coup  j  eus  le  courage  déses- 
péré des  lâches.  Je  lui  dis  : 

-—  Comme  vous  étiez  jolie,  ce  soir. 

Elle  répondit  en  riant  : 

—  Ce  soir  était  donc  une  exception,  puis- 
que vous  l'avez  remarqué  pour  la  première 
fois  ? 

Je  restais  déjà  sans  réponse.  La  guerre 
galante  ne  me  va  point  décidément.  Je  trou- 


:310  CRI  D'ALARME 

vai  ceci,  pourtant,  après  un  peu  de  réflexion  : 
—   Non,  mais  je  n'ai  jamais  osé  vous  le 
dire. 

Elle  fut  étonnée  : 

—  Pourquoi  ? 

—  Parce  que  c'est...  c'est  un  peu  diffi- 
cile. 

—  Difficile  de  dire  à  une  femme  qu'elle 
est  jolie  ?  Mais  d'où  sortez-vous  ?  On  doit 
toujours  le  dire...  même  quand  on  ne  le 
pense  qu'à  moitié...  parce  que  ça  nous  fait 
toujours  plaisir  à  entendre... 

Je  me  sentis  animé  tout  à  coup  d'une 
audace  fantastique,  et,  la  saisissant  par 
la  taille,  je  cherchai  sa  bouche  avec  mes 
lèvres. 

Cependant  je  devais  trembler,  et  ne  pas 
lui  paraître  si  terrible.  Je  dus  aussi  com- 
biner et  exécuter  fort  mal  mon  mouvement, 
car  elle  ne  fit  que  tourner  la  tête  pour  éviter 


CRI    D'ALARME  311 

mon  contact,  en  disant  :  «  Oh  !  mais  non... 
c'est  trop...  c'est  trop...  Vous  allez  trop 
vite...  prenez  garde  à  ma  coiffure...  On 
n'embrasse  pas  une  femme  qui  porte  une 
coiffure  comme  la  mienne  !...  » 

J'avais  repris  ma  place,  éperdu,  désolé  de 
cette  déroute.  Mais  lu  A'oiture  s'arrêtait 
devant  sa  porte.  Elle  descendit,  me  tendit 
la  main,  et,  de  sa  voix  la  plus  gracieuse  : 
«  Merci  de  m'a  voir  ramenée,  cher  mon- 
sieur,... et  n'oubliez  pas  mon  conseil.  » 

Je  l'ai  revue  trois  jours  plus  tard.  Elle 
avait  tout  oublié. 

Et  moi,  monsieur,  je  pense  sans  cesse  aux 
autres...  aux  autres...  à  ceux  qui  savent 
compter  avec  les  coiffures  et  saisir  toutes 
les  occasions... 


;{I2  CHI   D"ALARME 

Je  livre  cette  lettre,  sans  y  rien  ajouter, 
aux  réflexions  des  lectrices  et  des  lecteurs, 
mariés  ou  non. 


ETRENNES 


Jacques  de  Randal,  ayant  dîné  seul  chez 
lui,  dit  à  son  valet  de  chambre  qu'il  pouvait 
sortir  et  il  s'assit  devant  sa  table  pour  écrire 
des  lettres. 

Il  finissait  ainsi  toutes  les  années,  seul, 
écrivant  et  rêvassant.  Il  faisait  pour  lui  une 
sorte  de  revue  des  choses  passées  depuis  le 
dernier  jour  de  l'an,  des  choses  finies,  des 
choses  mortes  ;  et  à  mesure  que  surgissaient 
devant  ses  yeux  les  visages  de  ses  amis,  il 
leur  écrivait  quelques  lignes,  un  bonjour 
cordial  du  1*^'"  janvier. 


18 


314  ETRE.XNES 

Donc  il  s'assit,  ouvrit  un  tiroir,  prit  de- 
dans une  photographie  de  femme,  la  regarda 
quelques  secondes,  et  la  baisa.  Puis,  l'ayant 
posée  à  côté  de  sa  feuille  de  papier,  il  com- 
mença : 

«  Ma  chère  Irène,  vou^  avez  dû  recevoir 
tantôt  le  petit  souvenir  que  j'adresse  à  la 
femme  ;  je  me  suis  enfermé  ce  soir,  pour 
vous  dire...  » 

La  plume  resta  immobile.  Jacques  se. 
leva  et  se  mit  à  marcher. 

Depuis  dix  mois  il  avait  une  maîtresse. 
non  point  une  maîtresse  comme  les  autres. 
une  femme  à  aventures,  du  monde  du 
théâtre  ou  de  la  rue,  mais  une  femnie  (|u"il 
avait  aimée  et  conquise.  Il  n'était  plus  un 
jeune  homme,  bien  qu'il  fût  encore  un 
homme  jeune,  et  il  regardait  la  vie  sérieu- 
sement en  esprit  positif  et  pratique. 

Donc  il  se  mit  à  faire  le  bilan  de  sa  pas- 


ETUEi\i\ES  31o 

sion  comme  il  faisait,  chaque  année,  la  ba- 
lance des  amitiés  disparues  ou  nouvelles, 
des  faits  et  des  gens  entrés  dans  son  exis- 
tence. 

Sa  première  ardeur  d'amour  s'étant  cal- 
mée, il  se  demanda,  avec  une  précision  de 
commerçant  qui  compte,  quel  était  l'état  de 
son  cœur  pour  elle,  et  il  tâcha  de  deviner  ce 
qu'il  serait  dans  l'avenir. 

Il  y  trouva  une  grande  et  profonde  afTec- 
iion,  faite  de  tendresse,  de  reconnaissance 
et  des  mille  attaches  menues  d'où  naissent 
les  longues  et  fortes  liaisons. 

Un  coup  de  sonnette  le  fît  sauter.  Il  hé- 
sita. Ouvrirait-il?  Mais  il  se  dit  qu'il  faut 
toujours  ouvrir,  en  cette  nuit  du  nouvel  an, 
ouvrir  à  l'Inconnu  qui  passe  et  frappe,  quel 
(|u'il  soit.     • 

Il  prit  donc  une  bougie,  traversa  l'anti- 
chambre,  ôta   les  verrous,   tourna  la  clef, 


316  ETRENNES 

attira  la  porte  à  lui  et  aperçut  sa  maîtresse, 
debout,  pâle  comme  une  morte,  les  mains 
appuyées  au  mur. 
Il  balbutia-: 

—  Qu'avez -vous? 
Elle  répondit  : 

—  Tu  es  seul? 

—  Oui. 

—  Sans  domestiques? 

—  Oui. 

—  Tu  n'allais  pas  sortir? 

—  Non. 

Elle  entra,  en  femme  qui  connaît  la  mai- 
son. Dès  qu'elle  fut  dans  le  salon,  elle 
s'affaissa  sur  le  djîvan,  et  couvrant  son 
visage  de  ses  mains,  se  mit  à  pleurer  affreu- 
sement. 

Il  s'était  agenouillé  devant  elle,  s'efFor- 
çant  d'écarter  ses  bras,  de  voir  ses  yeux  et 
répétant  : 


ETREX-XES  317 

—  Irène,  Irène,  quavez-vous?  Je  vous  en 
supplie,  dites-moi  ce  que  vous  avez? 

Alors  elle, murmura,  au  milieu  des  san- 
glots : 

—  Je  ne  puis  plus  vivre  ainsi. 
11  ne  comprenait  pas. 

—  Vivre  ainsi?...  Comment?... 

—  Oui.  Je  ne  peux  plus  vivre  ainsi... 
chez  moi...  Tu  ne  sais  pas...,  je  ne  te 
l'ai  jamais  dit...  .C'est  affreux...  Je  ne  peux 
plus...  je  souffre  trop...  Il  m'a  frappée  tan- 
tôt... 

—  Qui...  ton  mari? 

—  Oui...  mon  mari. 

—  Ah!... 

Il  s'étonnait,  n'ayant  jamais  soupçonné 
que  ce  mari  pût  être  brutal.  C'était  un 
homme  du  monde,  du  meilleur,  un  homme 
de  cercle,  de  cheval,  de  couHsseset  d'épée; 
connu,  cité,    apprécié    partout,  ayant   des 

18. 


318  ÉTRENNES 

manières  fort  courtoises,  un  esprit  fort  mé- 
diocre, Tabsence  d'instruction  et  d'intel- 
ligence réelle  indispensable  pour  penser 
comme  tous  les  gens  bien  élevés,  et  le  res- 
pect de  tous  les  préjugés  comme  il  faut. 

Il  paraissait  s'occuper  de  sa  femme 
comme  on  doit  le  faire  entre  personnes  riches 
et  bien  nées.  Il  s'inquiétait  suffisamment 
de  ses  désirs,  de  sa  santé,  de  ses  toilettes, 
et  la  laissait  parfaitement  libre  d'ailleurs. 

Randal.  devenu  l'ami  d'Irène,  avait  droit 
à  la  poignée  de  main  affectueuse  que  tout 
mari  qui  sait  A^vre  doit  aux  familiers  de  sa 
femme.  Puis  quand  Jacques,  après  avoir 
été  quelque  temps  l'ami,  devint  l'amant,  ses 
relations  avec  l'époux  furent  plus  cordiales, 
comme  il  comment. 

Jamais  il  n'avait  vu  ou  deviné  des  orages 
dans  cette  maison,  et  il  demeurait  effaré 
devant  cette  révélation  inattendue. 


ÉTRENNES  319 

11  demanda  : 

—  Gomment  cela  est-il  arrivé,  dis-moi? 
Alors  elle   raconta  une  longue  histoire, 

toute  l'histoire  de  sa  vie,  depuis  le  jour  de 
son  mariage.  La  première  désunion  née 
d'un  rien,  puis  s'accentuant  de  tout  l'écart 
qui  grandissait  chaque  jour  entre  deux 
caractères  opposés. 

Puis  étaient  venues  des  querelles,  une 
séparation  complète,  non  apparente,  mais 
effective,  puis  son  mari  s'était  montré 
agressif,  ombrageux,  violent.  Maintenant  il 
était  jaloux,  jaloux  de  Jacques,  et,  ce  jour- 
là  même,  après  une  scène,  il  l'avait  frappée. 

Elle  ajouta  avec  fermeté  :  — •  «  Je  ne 
rentrerai  plus  chez  lui.  Fais  de  moi  ce  que 
tu  voudras.  » 

Jacques  s'était  assis  en  face  d'elle,  leurs 
genoux  se  touchant.  Il  lui  prit  les  mains  : 

—  Ma  chère  amie,   vous  allez  faire  une 


■■î-20  ÉTRENNES 

grosse,  une  irréparable  sottise.  Si  vous 
voulez  quitter  votre  mari,  mettez  les  torts 
de  son  côté,  de  telle  sorte  que  votre  situa- 
tion de  femme,  de  femme  du  monde  irré- 
prochable, reste  sauve. 

Elle  demanda  en  lui  jetant  un  coup  d'oeil 
inquiet  : 

—  Alors,  que  me  conseilles-tu? 

—  De  rentrer  chez  vous,  et  d'y  supporter 
la  vie  jusqu'au  jour  où  vous  pourrez  obte- 
nir soit  une  séparation,    soit  un   divorce,    - 
avec  les  honneurs  de  la  guerre. 

—  N'est-ce  pas    un  peu   lâche,    ce   que 
vous  me  conseillez  là  ? 

—  Non,  c'est  sage  et  raisonnable.  Vous    ^ 
avez  une  haute  situation,  un  nom  à  sauve- 
garder, des  amis   à  conserver  et  des  pa- 
rents à  ménager.  Il  ne  faut  point  l'oublier 
et  perdre  tout  cela  par  Un  coup  de  tête. 

Elle  se  leva,  et,  avec  violence  :  —  «  Eh 


ÉTRENNES  321 

bien,  non.  je  ne  peux  plus,  c'est  fini,  c'est 
fini,  c'est  fini  î  » 

Puis,  posant  ses  deux  mains  sur  les 
épaules  de  son  amant  et  le  regardant  au 
fond  des  yeux  : 

—  M'aimes-tu? 

—  Oui. 

—  Bien  vrai  ? 

—  Oui. 

—  Alors,  garde-moi. 
Il  s'écria  : 

—  Te  garder?  Chez  moi?  Ici?  Mais  tu 
es  folle  !  ce  serait  te  perdre  à  tout  jamais  ; 
te  perdre  sans  retour  î  Tu  es  folle  ! 

Elle  reprit,  lentement,  avec  gravité,  en 
femme  qui  sent  le  poids  de  ses  paroles  : 

—  Ecoutez,  Jacques.  Il  m'a  défendu  de 
vous  revoir  et  je  ne  jouerai  pas  cette  co- 
médie de  venir  chez  vous  en  cachette.  Il 
faut;  ou  me  perdre,  ou  me  prendre. 


•«:^-*  lÎT  RENNES 

—  Ma  chère  Irène,  dans  ce  cas-là,  obte- 
nez votre  divorce  et  je  vous  épouserai. 

—  Oui,  vous  m'épouserez  dans...  deux 
ans  au  plus  tôt.  Vous  avez  la  tendresse  pa- 
tiente. 

—  Voyons,  réfléchissez.  Si  vous  demeurez 
ici,  il  vous  reprendra  demain,  puisqu'il  est 
votre  mari,  puisqu'il  a  pour  lui  le  droit  et  la 
loi. 

—  Je  ne  vous  demandais  pas  de  me 
garder  chez  vous,  Jacques,  mais  de  m'em- 
mener  n'importe  ou.  Je  croyais  que  vous 
m'aimiez  assez  pour  cela.  Je  me  suis 
trompée.  Adieu. 

Elle  se  retourna  et  partit  vers  la  porte, 
'si  vite  qu'il  la  saisit  seulement  quand  elle 
sortait  du  salon. 

—  Ecoutez,  Irène... 

Elle  se  débattait,  ne  voulant  plus  rien 
entendre,  les  yeux  pleins  de  larmes  et  bal- 


ET  RENNES  3-23 

butiant  :  «  Laissez-moi...  Laissez-moi... 
Laissez-moi...  » 

Il  la  fit  asseoir  de  force  et  s'agenouilla  de 
nouveau  devant  elle,  puis  il  tâcha,  en  accu- 
mulant les  raisons  et  les  conseils,  de  lui 
faire  comprendre  la  folie  et  l'affreux  danger 
de  son  projet.  Il  n'oublia  rien  de  ce  qu'il 
fallait  dire  pour  la  convaincre,  cherchant, 
dans  sa  tendresse  même,  des  motifs  de  per- 
suasion. 

Comme  elle,  restait  muette  et  glacée,  il  la 
pria,  la  supplia  de  l'écouter,  de  le  croire,  de 
suivre  son  avis. 

Lorsqu'il  eut  fini  de  parler,  elle  répon- 
dit seulement  : 

—  Etes-vous  disposé  à  me  laisser  partir, 
maintenant?  Lâchez-moi,  que  je  puisse  me 
lever. 

—  Voyons,  Irène.. . 

—  Voulez -vous  me  lâcher  ? 


32i  ÉTRENNES 

—  Irène...  votre  résolution  est  irrévo- 
cable ? 

—  Voulez-vous  me  lâcher  ! 

—  Dites-moi  seulement  si  votre  résolu- 
tion, si  votre  folle  résolution  que  vous  re- 
gretterez amèrement,  est  irrévocable? 

—  Oui...  Lâchez-moi. 

—  Alors,  reste.  Tu  sais  bien  que  tu  es 
chez  toi  ici.  Nous  partirons  demain  matin. 

Elle   se  leva   malgré  lui,   et,  durement  : 

—  Non.  Il  est  trop  tard.  Je  ne  veux  pas 
de  sacrifice,  je  ne  veux  pas  de  dévoue- 
ment. 

—  Reste.  J'ai  fait  ce  que  je  devais  faire, 
j'ai  dit  ce  que  je  devais  dire.  Je  ne  suis 
plus  responsable  envers  toi.  Ma  conscience 
est  tranquille.  Exprime  tes  désirs  et  j'obéirai. 

Elle  se  rassit,  le  regarda  longtemps, 
puis  demanda,  d'une  voix  très  calme  : 

—  Alors,  explique. 


■      ETRENNUS  3ia 

—  Quoi?  Que  veux-tu  que  j'explique? 

—  Tout...  Tout  ce  que  lu  as  pensé  pour 
changer  comme  ça  de  résolution.  Moi,  alors, 
je  verrai  ce  que  je  dois  faire. 

—  Mais  je  n'ai  rien  pensé  du  tout.  Je  de- 
vais te  prévenir  que  tu  allais  accomplir  une 
folie.  Tu  persistes,  je  demande  ma  part  de 
cette  folie,  et  môme  je  l'exip^e. 

— ;  Ça  n'est  pas  naturel  de  changer  d'avis 
si  vite. 

—  Écoute,  ma  chère  amie.  Il  ne  s'agit 
ici  ni  de  sacrifice  ni  de  dévouement.  Le 
jour  011  j'ai  compris  que  je  t'aimais,  je  me 
suis  dit  ceci,  que  tous  les  amoureux  de- 
vraient se  dire  dans  le  même  cas  :  ^ 

L'homme  qui  aime  une  femme,  qui  s'ef- 
force de  la  conquérir,  qui  l'obtient  et  qui  la 
prend,  contracte  vis-à-vis  de  lui-même  et  vis- 
à-vis  d'elle  un  engagement  sacré.  Il  s'agit^ 
bien  entendu,  d'une  femme  comme  vous,  et 

19 


320  ETRENNES 

non  d'une  fiimme  au  cœur  ouvert,  au  cœur 
facile. 

Le  mariage,  qui  a  une  grande  valeur  so- 
ciale, une  grande  valeur  légale,  ne  possède 
à  mes  yeux  qu'une  très  légère  valeur  mo- 
rale, étant  données  les  conditions  où  il  a 
lieu  généralement. 

Donc,  quand  une  femme,  attachée  par  ce 
lien  juridique,  mais  qui  n'aime  pas  son  mari, 
qui  ne  peut  l'aimer,  dont  le  cœur  est  libre, 
rencontre  un  homme  qui  lui  plaît,  et  se  donne 
à  lui,  quand  un  homme  saiîs  liaison  prend 
une  femme  ainsi,  je  dis  qu'ils  s'engagent 
l'un  vis-à-vis  de  l'autre,  de  par  ce  mutuel 
et  libre  consentement,  bien  plus  que  par  le 
"  oui  »  murmuré  devant  l'écharpe  du  maire. 

Je  dis  que,,  s'ils  sont  tous  deux  gens 
d'honneur,  leur  union  doit  être  plus  intime, 
plus  forte,  plus  saine  que  si  tous  les  sacre- 
ments l'avaient  consacrée. 


KTRENNES  327 

Cette  femme  risque  tout.  Et  c'est  juste- 
ment parce  qu'elle  le  sait,  parce  qu'elle 
donne  tout,  son  cœur,  son  corps,  son  àme, 
son  honneur,  sa  vie,  parce  qu'elle  a  prévu 
toutes  les  misères,  tous  les  dangers,  toutes 
les  catastrophes,  parce  qu'elle  ose  un  acte 
hardi,  un  acte  intrépide,  parce  qu'elle  est 
préparée,  décidée  à  tout  braver,  son  mari 
qui  peut  la  tuer  et  le  monde  qui  peut  la 
rejeter,  c'est  pour  cela  qu'elle  est  respec- 
table dans  son  infidélité  conjugale,  c'est 
pour  cela  que  son  amant  en  la  prenant  doit 
avoir  aussi  tout  prévu,  et  la  préférer  à  tout, 
quoi  qu'il  arrive.  Je  n'ai  plus  rien  à  dire. 
J'ai  parlé  d'abord  en  homme  sage  qui  de- 
vait vous  prévenir,  il  ne  reste  plus  en  moi 
qu'un  homme,  celui  qui  vous  aime.  Ordon- 
nez. 

Radieuse,  elle  lui  ferma  la  bouche  avec 
ses  lèvres,  elle  lui  dit  tout  bas  : 


32S  KTUENNES 

—  Ce  n'était  pas  vrai,  chéri,  il  n'y  a 
rien,  mon  mari  ne  se  doute  de  rien.  Mais 
je  voulais  voir,  je  voulais  savoir  ce  que  tu 
ferais,  je  voulais  des...  des  étrennes... 
celles  de  ton  cœur...  d'autres  étrennes  que 
le  collier  de  tantôt.  Tu  me  les  as  données. 
Merci merci...  Dieu  ([ue  je  suis  contente  1 


ÂPRES 


Mes  chéris,  dit  la  comtesse,  il  faut  aller 
vous  coucher. 

Les  trois  enfants,  filles  et  garçon,  se  levè- 
rent, et  ils  allèrent  embrasser  leur  grand'- 
mère. 

Puis,  ils  vinrent  dire  bonsoir  à  M.  le 
curé,  qui  avait  dîné  au  château,  comme  il 
faisait  tous  les  jeudis. 

L'abbé  Mauduit  en  assit  deux  sur  ses 
genoux,  passant  ses  longs  bras  vêtus  de 
noir  derrière  le  cou  des  enfants,  et,  rappro- 
chant leurs  têtes,    d'un  mouvement  pater- 


330  APRÈS 

nel,  il  les  baisa  sur  le  front  d'un  long  baiser 
tendre. 

Puis,  il  les  remit  à  terre,  et  les  petits 
êtres  s'en  allèrent,  le  garçon  devant,  les 
filles  derrière. 

—  Vous  aimez  les  enfants,  monsieur  le 
curé,  dit  la  comtesse. 

—  Beaucoup,  madame. 

La  vieille  femme  leva  sur  le  prêtre  ses 
yeux  clairs. 

—  Et...  votre  solitude  ne  v'ous  a  jamais 
trop  pesé  ? 

—  Si,  quelquefois. 

11  se  tut,  hésita,  puis  reprit  :  «  Mais  je 
n'étais  pas  né  pour  la  vie  ordinaire.  » 

—  Qu'est-ce  que  vous  en  savez? 

—  Oh  !  je  le  sais  bien.  J'étais  fait  pour 
être  prêtre,  j'ai  suivi  ma  voie. 

La    comtesse    le    regardait    toujours    : 

—  Voyons,  monsieur  le  curé,  dites-moi  ça, 


APRÈS  331 

dites-moi  comment  vous  vous  êtes  décidé  à 
renoncer  à  tout  ce  qui  nous  fait  aimer  la  vie, 
nous  autres,  à  tout  ce  qui  nous  console  et 
nous  soutient.  Qui  est-ce  qui  vous  a  poussé, 
déterminé  à  vous  écarter  du  grand  chemin 
naturel,  du  mariage  et  de  la  famille?  Vous 
n'êtes  ni  un  exalté,  ni  un  fanatique,  ni  un 
sombre,  ni  un  triste.  Est-ce  un  événement, 
un  chagrin,  qui  vous  a  décidé  à  prononcer 
des  vœux  éternels  ? 

L'abbé  Mauduit  se  leva  et  se  rapprocha 
du  feu,  puis  tendit  aux  flammes  ses  gros 
souliers  de  prêtre  de  campagne.  Il  semblait 
toujours  hésiter  à  répondre. 

C'était  un  grand  vieillard  à  cheveux  blancs 
qui  desservait  depuis  vingt  ans  la  commune 
de  Saint-Antoine-du-Rocher.  Les  paysans 
disaient  de  lui  :  «.  En  v'ià  un  brave 
homme  !  » 

C'était  un  brave  homme  en  effet,  bien- 


332  APRÈS 

veillant,  familier,  doux,  et  surtout  géné- 
reux. Gomme  saint  Martin,  il  eût  coupé  en 
deux  son  manteau.  Il  riait  volontiers  et 
pleurait  aussi  ))Our  peu  de  chose,  comme 
une  femme,  ce  qui  lui  nuisait  même  un  peu 
dans  l'esprit  dur  des  campagnards. 

La  vieille  comtesse  de  Saville,  retirée  en 
son  château  du  Rocher,  pour  élever  ses 
petits- enfants,  après  la  mort  successive  de 
son  fils  et  de  sa  belIe-fille,  aimait  beaucoup 
son  curé,  et  disait  de  lui  :  «.  C'est  un  cœur.  » 

11  venait  tous  les  jeudis  passer  la  soirée 
chez  la  châtelaine,  et  ils  s'étaient  liés,  d'une 
bonne  et  franche  amitié  de  vieillards.  Ils 
s'entendaient  presque  sur  tout  à  demi-mot. 
étant  tous  les  deux  bons  de  la  simple  bonté 
des  gens  simples  et  doux. 

Elle  insistait  :  «  Voyons,  monsieur  le 
curé,  confessez-vous  à  votre  tour.  » 

Il  répéta  :  «  Je  n'étais  pas  né  pour  la  vie 


APRES  :î;i:3 

de  tout  le  monde.  Je  m'en  suis  aperçu  ù 
temps,  heureusement,  et  j'ai  bien  souvent 
constaté  que  je  ne  m'étais  pas  trompé. 

Mes  parents,  marchands  merciers  à  Ver- 
diers,  et  assez  riches,  avaient  beaucoup 
d'ambition  pour  moi.  On  me  mit  en  pension 
fort  jeune.  On  ne  sait  pas  ce  que  peut  souf- 
frir un  enfant  dans  un  collège,  par  le  seul 
fait  de  la  séparation,  de  Tisolement:  Cette 
vie  uniforme  et  sans  tendresse  est  bonne 
pour  les  uns,  détestable  pour  les  autres. 
Les  petits  êtres  ont  souvent  le  cœur  bien 
plus  sensible  qu'on  ne  croit,  et  en  les  en- 
fermant ainsi  trop  tôt,  loin  de  ceux  qu'ils 
aiment,  on  peut  développer  à  l'excès  une 
sensibilité  qui  s'exalte,  devient  maladive  et 
dangereuse. 

Je  ne  jouais  guère  ;  je  n'avais  pas  de 
camarades,  je  passais  mes  heures  à  re- 
gretter la  maison,  je  pleurais  la  nuit  dans 

19. 


334  APRÈS 

mon  lit,  je  me  creusais  la  tète  pour  re- 
trouver des  souvenirs  de  chez  moi,  des  sou- 
venirs insignifiants  de  petites  choses,  de 
petits  faits.  Je  pensais  sans  cesse  à  tout  ce 
que  j'avais  laissé  là-bas.  Je  devenais  tout 
doucement  un  exalté  pour  qui  les  plus  lé- 
gères contrariétés  étaient  d'affreux  cha- 
grins. 

Avec  cela  je  demeurais  taciturne,  ren- 
fermé, sans  expansion,  sans  confidents.  Ce 
travail  d'excitation  mentale  se  faisait  obscu- 
rément et  sûrement.  Les  nerfs  des  enfants 
sont  vite  agités  ;  on  devrait  veiller  à  ce 
qu'ils  vivent  dans  une  paix  profonde,  jusqu'à 
leur  développement  presque  complet.  Mais 
qui  donc  songe  que,  pour  certains  collégiens, 
un  pensum  injuste  peut  être  une  aussi  grosse 
douleur  que  le  sera  plus  tard  la  mort  d'un 
ami  ;  qui  donc  se  rend  compte  exactement 
que  certaines  jeunes  âmes  ont  pour  presque 


APRES  3.rj 

rien  des  émotions  terribles,  et  sont,  en  peu 
de  temps,  des  âmes  malades,  inguérissables? 

Ce  fut  mon  cas  ;  cette  faculté  de  regret 
se  développa  en  moi  d'une  telle  façon  que 
toute  mon  existence  devint  un  martyre. 

Je  ne  le  disais  pas,  je  ne  disais  rien  ; 
mais  je  devins  peu  à  peu  d'une  sensibilité 
ou  plutôt  d'une  sensilivité  si  vive  que  mon 
àme  ressemblait  à  une  plaie  vive.  Tout  ce 
qui  la  touchait  y  produisait  des  tiraillements 
de  souffrance,  des  vibrations  affreuses  et 
par  suite  de  vrais  ravages.  Heureux  les 
hommes  que  la  nature  a  cuirassés  d'indiffé- 
rence et  armés  de  stoïcisme  ! 

J'atteignis  seize  ans.  Une  timidité  ex- 
cessive m'était  venue  de  cette  aptitude  à 
souffrir  de  tout.  Me  sentant  découvert  con- 
tre toutes  les  attaques  du  hasard  ou  de  la 
destinée,  je  redoutais  tous  les  contacts, 
toutes  les  approches,  tous  les  événements. 


336  APRÈS 

Je  vivais  en  éveil  comme  sous  la  menace 
constante  d'un  malheur  inconnu  et  toujours 
attendu.  Je  n'osais  ni  parler,  ni  agir  en  pu- 
blic. J'avais  bien  celte  sensation  que  la  vie 
est  une  bataille,  une  lutte  effroyable  où  on 
reçoit  des  coups  épouvantables,  des  bles- 
sures douloureuses,  mortelles.  Au  lieu  de 
nourrir,  comme  tous  les  hommes,  l'espé- 
rance heureuse  du  lendemain,  j'en  gardais 
seulement  la  crainte  confuse  et  je  sentais  en 
moi  une  envie  de  me  cacher,  d'éviter  ce 
eombat  où  je  serais  vaincu  et  tué. 

Mes  études  finies,  on  me  donna  six  mois 
de  congé  pour  choisir  une  carrière.  In 
événement  bien  simple  me  fît  voir  clair  en 
moi  tout  à  coup,  me  montra  l'état  maladif 
de  mon  esprit,  me  fit  comprendre  le  dan- 
ger et  me  décida  à  le  fuir. 

Verdiers  est  une  petite  ville  entourée 
de  plaines  et  de  bois.  Dans  la  rue  centrale 


Al'HÉS  337 

se  trouvait  la  maison  de  mes  parents.  Je 
passais  maintenant  mes  journées  loin  de 
cette  demeure  quej'avais  tant  regrettée,  tant 
désirée.  Des  rêves  s'étaient  réveillés  en  moi 
et  je  me  promenais  dans  les  champs  tout 
seul  pour  les  laisser  s'échapper,  s'envoler. 

Mon  père  et  ma  mère,  tout  occupés  de 
leur  commerce  et  préoccupés  de  mon  avenir, 
ne  me  parlaient  que  de  leur  vente  ou  de 
mes  projets  possibles.  Ils  m'aimaieat  en 
gens  positifs,  d'esprit  pratique,  ils  m'ai- 
maient avec  leur  raison  bien  plus  qu'avec 
leur  cœur  ;  je  vivais  muré  dans  mes  pensées 
et  frémissant  de  mon  éternelle  inquiétude. 

Or,  un  soir,  après  une  longue  course, 
j'aperçus,  comme  je  revenais  à  grands  pas 
afin  de  ne  point  me  mettre  en  «retard,  un 
chien  qui  galopait  vers  moi.  C'était  une 
sorte  d'épagneul  rouge,  fort  maigre,  avec 
de  longues  oreilles  frisées. 


338  APRES 

Quand  il  fut  à  dix  pas  il  s'arrêta.  Et  j'en 
fis  autant.  Alors  il  se  mit  à  agiter  sa  queue 
et  il  s'approcha  à  petits  pas  avec  des  mou- 
vements craintifs  de  tout  le  corps,  en  flé- 
chissant sur  ses  pattes  comme  pour  m'im- 
plorer  et  en  remuant  doucement  la  tète.  Je 
l'appelai.  Il  fit  alors  mine  de  ramper  avec 
une  allure  si  humble,  si  triste,  si  suppliante, 
que  je  me  sentis  les  larmes  aux  yeux.  J'allai 
vers  lui,  il  se  sauva,  puis  revint  et  je  mis 
un  genou  par  terre  en  lui  débitant  des  dou- 
ceurs afin  de  l'attirer.  Il  se  trouva  enfin  à 
portée  de  ma  main  et,  tout  doucement,  je 
le  caressai  avec  des  précautions  infinies. 

II  s'enhardit,  se  releva  peu  à  peu,  posa 
ses  pattes  sur  mes  épaules  et  se  mit  à  me 
lécher  la  figure.  Il  me  suivit  jusqu'à  la  mai- 
son. 

Ce  fut  vraiment  le  premier  être  que  j'ai- 
mai passionnément,  parce  qu'il  me  rendait 


APRÈS  339 

ma  tendresse.  Mon  affection  pour  cette  bête 
fut  certes  exagérée  et  ridicule.  11  me  sem- 
blait confusément  que  nous  étions  deux 
frères,  perdus  sur  la  terre,  aussi  isolés  et 
sans  défense  l'un  que  l'autre.  Il  ne  me  quit- 
tait plus,  dormait  au  pied  de  mon  lit,  man- 
geait à  table  malgré  le  mécontentement  de 
mes  parents  et  il  me  suivait  dans  mes 
courses  solitaires. 

Souvent  je  m'arrêtais  sur  les  bords  d'un 
fossé  et  je  m'asseyais  dans  l'herbe.  Sam 
aussitôt  accourait,  se  couchait  à  mes  côtés 
ou  sur  mes  genoux  et  il  soulevait  ma  main 
du  bout  de  son  museau  afin  de  se  faire  ca- 
resser. 

Un  jour,  vers  la  fm  de  juin,  comme 
nous  étions  sur  la  route  de  Saint-Pierre-de- 
Ghavrol,  j'aperçus  venir  la  diligence  de 
Ravereau.  Elle  accourait  au  galop  des 
quatre  chevaux,  avec  son  coffre  jaune  et  la 


340  APRES 

casquette  de  cuir  noir  qui  coiffait  son  impù- 
riale.  Le  cocher  faisait  claquer  son  fouet  ; 
un  nuage  de  poussière  s'élevait  sous  les 
roues  de  la  lourde  voiture,  puis  flottait  par 
derrière,  à  la  façon  d'un  nuage. 

Et  tout  à  coup,  comme  elle  arrivait  à 
moi,  Sam,  efl'rayé  peut-être  par  le  bruit  et 
voulant  me  joindre,  s'élança  devant  elle.  Le 
pied  d'un  cheval  le  culbuta,  je  le  vis  rouler, 
tourner,  se  relever,  retomber  sous  toutes  ces 
jambes,  puis  la  voiture  entière  eut  deux 
grandes  secousses  et  j'aperçus  derrière  elle, 
dans  la  poussière,  quelque  chose  qui  s'agi- 
tait sur  la  route.  11  était  presque  coupé  en 
deux  :  tout  l'intérieur  de  son  ventre  déchiré 
pendait,  sortait  avec  des  bouillons  de  sang. 
11  essayait  de  se  relever,  de  marcher,  mais 
les  deux  pattes  de  devant  pouvaient  seules 
remuer  et  grattaient  la  terre,  comme  pour 
faire  un  trou;  les  deux  autres  étaient  déjà 


APi{i-:s  :v^^ 

mortes.  Et  il  hurlait  affreusement,   fou  de 
douleur. 

Il  mourut  en  quelques  minutes.  Je  ne 
puis  exprimer  ce  que  je  ressentis  et  com- 
bien j'ai  souffert.  Je  gardai  la  chambre 
pendant  un  mois. 

Or,  un  soir,  mon  père  furieux  de  me  voir 
dans  cet  état  pour  si  peu,  s'écria  :  «  Qu'est- 
ce  que  ce  sera  donc  (juand  tu  auras  de 
vrais  chagrins,  si  tu  perds  ta  femme,  tes 
enfants  !  On  n'est  pas  béte  à  ce  point-là  î  » 

Ce  mot  dès  lors  me  resta  dans  la  tête,  me 
hanta  :  «  Qu'est-ce  que  ce  sera  donc  quand 
tu  auras  de  vrais  chagrins,  si  tu  perds  ta 
femme,  tes  enfants.  » 

Et  je  commençai  à  voir  clair  en  moi.  Je 
compris  pourquoi  toutes  les  petites  misères 
de  chaque  jour  prenaient  à  mes  yeux  une 
importance  de  catastrophe  ;  je  m'aperçus 
que  j'étais  organisé  pour  souffrir  affreuse- 


342  APRÈS 

ment  de  tout,  pour  percevoir,  multipliées 
par  ma  sensibilité  malade,  toutes  les  im- 
pressions douloureuses,  et  une  peur  atroce 
de  la  vie  me  saisit.  J'étais  sans  passions, 
sans  ambitions  ;  je  me  décidai  à  sacrifier  les 
joies  possibles  pour  éviter  les  douleurs  cer- 
taines. L'existence  est  courte,  je  la  pas- 
serai au  service  des  autres,  à  soulager  leurs 
peines  et  à  jouir  de  leur  bonheur,  me  disais- 
je.  N'éprouvant  directement  ni  les  unes  ni 
les  autres,  je  n'en  recevrai  que  les  émotions 
affaiblies. 

Et  si  vous  saviez  cependant  comme  la 
misère  me  torture,  me  ravage  !  Mais  ce  qui 
aurait  été  pour  moi  une  intolérable  souf- 
france est  devenu  de  la  commisération,  de 
la  pitié. 

Ces  chagrins  que  je  touche  à  chaque 
instant,  je  ne  les  aurais  pas  supportés  tom- 
bant sur  mon  propre  cœur.  Je  n'aurais  pas 


APRES  343 

pu  voir  mourir  un  de  mes  enfants  sans 
mourir  moi-même.  Et  j'ai  gardé  malgré 
tout  une  telle  peur  obscure  et  pénétrante 
des  événements,  que  la  vue  du  facteur  en- 
trant chez  moi  me  fait  passer  chaque  jour 
un  frisson  dans  les  veines,  et  pourtant  je 
n'ai  plus  rien  à  craindre  maintenant.  » 

L'abbé  Mauduit  se  tut.  Il  regardait  le  feu 
dans  la  grande  cheminée,  comme  pour  y 
voir  des  choses  mystérieuses,  tout  l'inconnu 
de  l'existence  qu'il  aurait  pu  vivre  s'il  avait 
été  plus  hardi  devant  la  souffrance.  Il  reprit 
d'une  voix  plus  basse  : 

—  J'ai  eu  raison.  Je  n'étais  point  fait  pour 
ce  monde. 

La  comtesse  ne  disait  rien  ;  enfm,  après 
un  long  silence,  elle  prononça  :  «  Moi,  si 
je  n'avais  pas  mes  petits-enfants,  je  crois 
que  je  n'aurais  plus  le  courage  de  vivre.  » 

Et  le  curé  se  leva  sans  dire  un  mot  de  plus. 

\ 


344  APHi:S 

Comme  les  domestiques  sommeillaient 
dans  la  cuisine,  elle  le  conduisit  elle-même 
jusqu'à  la  porte  qui  donnait  sur  le  jardin  et 
elle  regarda  s'enfoncer  dans  la  nuit  sa 
grande  ombre  lente  qu'éclairait  un  reflet  de 
lampe. 

Puis  elle  revint  s'asseoir  devant  son  feu 
et  elle  songea  à  bien  des  choses  auxquelles 
on  ne  pense  point  quand  on  est  jeune. 


TABLE   DES   MATIERES 


Ix'  colporleur 1 

Auprès  d'un  mort :^l 

l.a  serre :y.\ 

In  duel      i'J  ^ 

l'nc  soirée ^ 03 

Jadis 87 

•  Le  vengeur '.tu 

*  l/atlcnte Il:; 

O  Pi-emière  neige 127 

La  i'arce Kil 

Lellrc  trouvée  sur  un  noyc l(j'.\ 

L'iiorrible 181 

le  lie l'.'7 

,  ^ini 213 

Mes  2o  jours 231 

La  question  du  latin -.  2ol    •' 


346  TABLE  DES   MATIÈRES 

Le  fermier iTo 

Cri  d'alarme 21)5 

.^Étrennes ;ji3 

•  Après 329 


KVIiKlX,    JMfni.M  L!;lE     D  i;     CHAULES     H  K  I!  1  .S  S  K  Y 


B\ 


PQ  Maupassant,    Guy  de 

234.9  Le  colporteur 

C6 
1900 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SLIPS  FROM  THIS  POCKET 

UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY